Haïti : pour une réelle relance économique

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Le développement ou la relance économique est considéré comme la création de richesse à partir de laquelle des bénéfices communautaires sont réalisés (CALED, 2024). Il repose sur un programme d’investissements pour la croissance d’une économie qui vise l'amélioration de la prospérité et de la qualité de vie de tous les résidents via la création d'emplois équitablement rémunérés. Donc, pour améliorer la qualité de vie, il convient d’investir dans tous les secteurs d’activités pour doter la société de moyens de production de biens et services nécessaires et faciliter aux citoyens l’accès à ces biens et services. Selon la FAO (2024), le secteur agricole est au cœur de l'économie des pays les moins avancés et représente une large part du produit intérieur brut (PIB). Celle-ci représente entre 30 à 60 pour cent dans environ deux tiers de ces pays qui emploient une proportion significative de la population active, généralement, estimée entre 40 à 90 pour cent. Toujours selon les experts de la FAO, les liens étroits en amont et en aval qui existent à l'intérieur du secteur rural ainsi qu'avec les autres secteurs de l'économie produisent un effet de stimulation de la croissance et de génération de revenus pour tous. En revanche, l’absence de secteur agricole productif entrainera des sorties de devises qui ruineront les économies nationales. Cela dit, relancer la production agricole haïtienne devrait être le souci de tous les Haïtiens. Cependant, dans un contexte de changement climatique avec des effets catastrophiques caractérisés tant par des sécheresses prolongées que des pluies torrentielles dont les corollaires sont les inondations fréquentes et la famine, les actions visant la relance de la production agricole durable doivent être méticuleusement bien conçues. Par exemple, aux Etats-Unis, des pratiques de conservation de ressources en eau sont adoptées sur les fermes, non seulement, pour assurer la fertilité des sols, mais aussi, pour strictement limiter les érosions. Cela contribue inévitablement à la conservation de l’eau qui pourra être utilisée pendant de longues périodes de sécheresses. Pour parvenir à la durabilité du secteur agricole, garant de la stabilité de l’économie en générale, des actions visant de résultats durables de conservation de l’eau doivent être planifiées. Pour ce faire, de véritables professionnels expérimentés doivent rejoindre le secteur pour envisager les axes qui doivent être touchés pour la relance effective de l’agriculture.

La relance économique doit être transversale et cohérente avec des actions ayant des impacts directs sur la production de biens et services et l’emploi. Prenons l’exemple des actions du dernier gouvernement élu, en l’occurrence Président Jovenel Moïse. Ce dernier avait démarré avec la caravane qui n’était qu’un fiasco pour ensuite se lancer dans des projets d’envergure tels que l’implémentation d’usines d’asphalte, la conservation de l’eau par la construction de barrages pour l’irrigation des terres agricoles, la mise en place des routes et ponts et une cimenterie dans l’Artibonite. Ce sont effectivement des investissements accélérateurs de croissance économique et pourvoyeurs d’emplois. Vu les coûts élevés pour l’acquisition de produits d’asphalte et considérant les nombreuses routes nationales, départementales et communales à paver, l’implantation des usines d’asphalte auraient dû être considérée comme un projet phare pour Haïti. Avec les quatre usines prévues, non seulement, des emplois permanents seraient créés, mais aussi, moins de pression aurait été exercée sur le dollar dont les conséquences sont la dépréciation de la gourde. Cependant, à première vue, il y a eu une faiblesse méthodologique qui pourrait être expliquée par l’absence de prise en charge de ces projets par tous les secteurs vitaux de la société. Par exemple, nous présumons que démarrer avec une seule usine serait plus réaliste pour démontrer sa faisabilité avant de lancer les autres. De plus, un modèle de partenariat public-privé serait plus efficace avec un système de gestion par des tiers. Quelques jours avant sa mort, nous avions été informés du grand projet de cimenterie qui serait installée dans l’Artibonite. Ce projet aurait pu, non seulement, créer des centaines et même un millier d’emplois, mais aussi, faciliterait la baisse du prix du ciment sur le marché national. Nous ignorons toutes informations en ce qui a trait à la budgétisation de ce projet qui aurait pu favoriser une concertation nationale pour son adoption. Toutefois, il ne peut y avoir de doute que certains économistes avaient supporté le gouvernement de Moïse dans la conception de ce projet. De plus, trouver des partenaires étrangers pour contribuer à l’implémentation de ce projet montrait déjà qu’il était économiquement rentable. La cimenterie représente des investissements de long terme avec une forte profitabilité. Donc, le gouvernement aurait dû inciter le secteur privé haïtien à développer un partenariat public-privé pour cette cimenterie afin de faciliter l’intégration de fonds du secteur privé et d’autres agents économiques voulant investir dans le long terme. Par exemple, les opposants politiques y compris les parlementaires auraient pu se tirer d’affaires en se procurant des actions pour éviter de ne rester que des entrepreneurs politiques avec les conséquences négatives que cela engendre. Alors, pourquoi la société haïtienne, le secteur privé et la classe politique n’accompagnent pas les gouvernements qui ont des projets visant à répondre au besoin de la société, i.e., changer les conditions de vie de la population ? Etant donné qu’il est admis que l’Etat est un mauvais gestionnaire, nous suggérons que la gestion de ces entreprises pourrait être confiée à des entreprises privées tout en suivant le modèle de gestion du central électrique de Lomé à Togo et de nombreux centres de traitement d’eau potable aux Etats-Unis où une entité indépendante assure la gestion des entreprises.

Plus loin, tout un ensemble d’interrogations doivent être soulevées en matière d’articulation des choix des investissements pour offrir un système économique durable et profitable à la société haïtienne. À cet égard, nous pouvons nous demander où sont passés les économistes, analystes et consultants de la Banque de la République d’Haïti, du ministère de l’économie et des finances et autres qui ont la tâche d’éclairer les lanternes de nos dirigeants et participer à des émissions radio-télé pour informer la population de la faisabilité et l’utilité de ces projets ? Pourquoi les sénateurs qui sont des séniors dans la prise de décision d’Etat et responsables d’analyser les budgets ne voyaient pas en de tels projets des opportunités pour la nation ? Ils auraient dû apporter du soutien du gouvernement tout en encourageant le secteur privé à y injecter des fonds. Les présidents en fonction et leurs équipes avaient-ils respecté les procédures en matière d’élaboration et de soumission de projets aux autres instances étatiques ? Il est unanimement reconnu que les projets qui ont été soutenu par Président Moise sont rentables et accélérateurs de croissance économique, mais pourquoi la nation ne s’attroupe pas autour du président pour leur réalisation. Il est légitime de chercher à comprendre les raisons derrière ce refus catégorique qui amplifient la désarticulation sociale et qui entravent le progrès économique de la société. Ce refus de s’articuler empêche la création d’emplois durables pour doter la classe de travailleurs et de professionnels de moyens de paiement viables.

Nous allons aborder la question de la gestion de l’eau à travers le pays, un facteur essentiel au fonctionnement économique. La gestion de l’eau ne concerne pas exclusivement l’agriculture, mais l’économie en générale. Nous en avons besoin pour le fonctionnement des usines, hôpitaux, hôtels, restaurants, écoles et universités et surtout pour l’hygiène dans les familles/les villes. Donc, la restauration des bassins versants pour la gestion efficace de l’eau environnementale est indispensable pour l’approvisionnement de tous les secteurs économiques. En ce qui concerne l’agriculture, nous allons considérer les projets lancés par le Président Moïse qui sont :  1. Le canal sur la rivière Massacre finalisé par la population et 2. Le barrage de Marion. Ces deux infrastructures permettent l’irrigation des plaines de Maribaroux, de Malfety et de Dumas où les producteurs agricoles peuvent récolter au moins deux saisons de riz au cours de l’année. C’est en fait de très bons exemples pour les futurs projets qui viseront à adresser la problématique de l’eau due au changement climatique. Le projet de Marion visité par plus d’un peut être répliqué dans d’autres bassins versants pour le stockage des eaux à travers des réservoirs. Cependant, pour assurer la durabilité des ouvrages, il est indispensable de procéder à la stabilisation des bassins versants. Une approche académique comme celle de l’université de la Floride (UF-IFAS, Florida Land Steward Program, 2022) qui consiste à accompagner le gouvernement de l’Etat dans la conception des modèles de gestion est indispensable pour parvenir à des résultats satisfaisants dans la gestion de l’eau. Si nous considérons le corridor Nord allant de Mole-Saint- Nicolas à Ouanaminthe, il est possible d’ériger des barrages à Lacoma/Jean Rabel, à Limbé, à Plaine du Nord, à Limonade/Caracol et à Ferrier où des inondations détruisent couramment des plantations alors qu’au cours de périodes de sécheresses les producteurs agricoles ne peuvent même pas cultiver les terres. Bien que d’autres projets étaient tout simplement des promesses vides ou irréalistes, comme celui du courant électrique pour tous, certains investissements proposés, s’ils avaient pu être effectivement implémentés, pourraient accélérer la croissance économique. Certains de ces projets produiraient des effets d’entrainement sur d’autres secteurs tels que l’immobilier, le tourisme, les agro-industries pour ne citer que ceux-là. La relance économique d’Haïti doit englober tous ces secteurs puisque nos travailleurs et professionnels doivent pouvoir vivre dans de bonnes conditions et circuler facilement pour mener une vie décente. Un fait certain est que les éternels consultants du palais national, des analystes excessivement précautionneux, ne vont jamais publiquement applaudir un projet d’un gouvernement quelconque malgré des chèques empochés même si ce projet aurait des impacts économiques spectaculaires sur la société. Nous vivons dans une société où il faut toujours garder l’anonymat puisque nous ne savons pas demain qui va être le donneur de jobs. Pour briser ce cycle, il serait très utile que chaque gouvernement publie la liste de tous ses consultants à l’heure du bilan et associe chaque action au consultant qui l’avait appuyée. Cela aurait permis de démasquer les employés permanents du palais national et des ministères sous le label de consultant.

Les quelques investissements érigés en Haïti pendant les trente dernières années ne peuvent garantir le développement économique. Il faut absolument des investissements qui auront des effets multiplicateurs de croissance tels que les industries de production de biens à consommation nationale, les investissements dans des microstructures économiques à travers le développement des centres urbains harmonieux incluant de centres commerciaux pour faciliter le commerce de détails qui amplifiera la création d’emplois. Par exemple, dans un vrai Corridor Nord, nous pourrions développer un centre urbain et implanter un Parc Industriel dans le Bas Nord-ouest, plus précisément entre Mole-Saint Nicolas et Jean-Rabel. On pourrait, entre autres, installer des usines de textile pour la consommation nationale, une usine de production de pièces automobiles, une usine de pêche, des hôtels le long de la côte, des restaurants offrant des nourritures rapides (fast food). Toutes ces entreprises doivent pouvoir offrir des salaires qui permettent au petit salarié d’acheter les produits auxquels il participe à la production. Plus loin, une école Polytechnique pourrait être placée entre Jean-Rabel et Mole-Saint Nicolas pour former de cadres techniques. Contrairement au Campus de Limonade qui produit des licenciés, cette école polytechnique pourrait produire des techniciens hautement qualifiés pour répondre, non seulement, au besoin des usines, mais aussi, participer au développement immobilier, au fonctionnement des hôpitaux, à la gestion et le traitement des eaux, à la réhabilitation des routes et à la gestion de bassins versants. Ce modèle de développement côtier ou régional offrira des opportunités économiques aux riverains qui pourront percevoir des salaires décents pour répondre aux besoins de base sans nullement compromettre le mouvement migratoire de travailleurs vers les grandes économies occidentales. 

L’échec cuisant et total du système économique haïtien au cours des trente dernières années pourrait être surtout associé à l’incompétence, l’ignorance, la désarticulation sociale et aussi à l’absence d’analystes indépendants capables d’imposer des actions aux gouvernements et, quand c’est nécessaire, de rallier les opposants farouches à la cause commune qui est celle de la société. Cet échec est aussi attribué au refus des classes de se reconnaitre comme frères et sœurs d’une même mère et qu’elles doivent s’entendre pour offrir à la nation de nouvelles perspectives. Même si quelques rares dissidents des fils de blancs et noirs montrent clairement le dévouement pour participer à ce concert de développement économique du pays, leurs moyens sont limités. Le marasme économique actuel doit être aussi attribué à l’échec des parlementaires qui ne s’associent pas au besoin de développement de leurs communes et départements mais qui marchandent leurs actions avec la présidence. Par exemple, le modèle de développement du vrai Corridor Nord devrait pouvoir mettre autour d’une table de concertation les sénateurs du Nord-ouest, du Nord et du Nord-est aussi bien que les députés et les maires pour concevoir un programme économiquement viable. Ceci aurait permis la circulation de biens et services et des individus sur la côte septentrionale allant de Carice à Mole Saint Nicolas/Bombarde tout en distribuant des richesses à tous et faciliterait l’accès aux services de base. Ce modèle pourra permettre la construction du tronçon de route allant de Borgne à Anse-à-Foleur, mesurant seulement 22.1 km. Le mauvais état de cette route contraint les touristes ou riverains qui atterrissent au Cap d’emprunter la route de Gonaïves pour ensuite se rendre à Bombarde puis au Mole Saint Nicolas en parcourant 217.5 kilomètres pour une durée de 10 heures de temps. En revanche, en érigeant le tronçon allant de Borgne à Mole-Saint-Nicolas mesurant 122.3 km, le touriste mettra seulement un maximum de 4 heures pour arriver chez lui. Il suffit d’un investissement d’environ de US $1.05 million par km de 10 à 12 centimètres d’épaisseur d’asphalte ($2.53 Million/km selon US FDOT, 2023 pour deux voies de routes rurales de 7.3 mètres de large et 12.5 cm d’épaisseur) sur le tronçon Borgne-Mole pour faciliter la circulation de biens et de services dans le vrai Corridor Nord allant de Caprice/Mont-Organisé à Mole-Saint-Nicolas/Bombarde et permettre un flux de biens et services sur la côte septentrionale.

Contrairement à cette vision éclairée, nous avions pourtant assisté à des oppositions farouches des fils d’une même cour qui démontrent, une fois de plus, le côté pervers de la société. Donc, aussi incompétent qu’aurait pu être un président, avec une volonté et des professionnels séniors compétents et des consultants intègres, des parlementaires visionnaires, des maires éclairés, une bonne articulation sociale et une stabilité politique, son gouvernement aurait pu délivrer des résultats avec des impacts substantiels sur le bien-être de la nation haïtienne.

Haïti doit absolument changer de paradigme et les futurs dirigeants doivent avoir une culture et des discours plutôt techniques qui adresseront les besoins réels de développement économique et l’intégration sociale de toutes et de tous.

Lonege Ogisma, PhD

Economiste et Développementaliste

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