Au moment de dresser le bilan des plus de 120 premiers jours du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé à la tête du pays, un constat s’impose avec une certaine évidence : l’action la plus visible du chef du gouvernement demeure ses échanges répétés avec le Conseil électoral provisoire (CEP).
Ces discussions s’inscrivent dans un climat de tensions persistantes entre les deux institutions, alimentées notamment par les principes constitutionnels, en particulier l’article 191, qui consacre l’indépendance du CEP. Certes, les deux parties affirment être parvenues à un terrain d’entente autour du décret électoral et expriment leur volonté de coordonner leurs actions pour faire avancer le processus. Mais dans les faits, aucun calendrier précis n’a été communiqué. Une fois encore, la tenue d’élections semble reléguée au rang de promesse.
Dans l’opinion publique, les critiques se font de plus en plus vives. Les opposants dénoncent un gouvernement davantage préoccupé par la conclusion de contrats opaques que par la gestion des urgences nationales. Les accords passés avec Erik Prince, fondateur de Blackwater, notamment dans le domaine sécuritaire pour une durée de dix ans, ainsi que ceux relatifs aux prisons ou à la modernisation des douanes, suscitent de nombreuses interrogations. Leur opacité et leur manque de transparence alimentent le soupçon d’une gouvernance orientée vers des intérêts particuliers, au détriment des besoins immédiats de la population.
Sur le plan sécuritaire, l’urgence semble reléguée au second plan. Dix-neuf mois après l’installation du chef du gouvernement, malgré l’utilisation de drones explosifs dans certaines zones contrôlées par des gangs, aucun chef de gang majeur n’a été neutralisé et aucune zone stratégique n’a été reprise. Des bastions comme Martissant, Cité Soleil, Carrefour, Mariani ou encore Canaan échappent toujours au contrôle effectif de l’État. Par ailleurs, la circulation sur les routes nationales reste fortement perturbée, favorisant une économie de contournement où seuls quelques privilégiés bénéficient des alternatives aériennes et maritimes.
Sur le plan social, le tableau n’est guère plus rassurant. La population continue de survivre dans un quotidien marqué par l’insécurité et la précarité. Les déplacements forcés se multiplient : selon les Nations unies, plus de 1,5 million de personnes sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur du pays. Pendant ce temps, les groupes armés poursuivent leurs exactions, et les réponses de l’État tardent à se concrétiser.
Dans ce contexte, le gouvernement a néanmoins adopté plusieurs décrets majeurs, notamment sur le processus électoral et l’exploitation minière, en l’absence de Parlement et sans véritable concertation avec les secteurs concernés. Une démarche qui soulève de sérieuses inquiétudes quant au respect des principes démocratiques et à la primauté de l’intérêt général.
Face à cette accumulation de constats, une question fondamentale s’impose : où sont les réponses aux urgences nationales ? Quand Haïti se dotera-t-elle d’un pouvoir politique pleinement engagé au service du peuple, capable de répondre aux attentes de la majorité et d’apporter un soulagement tangible à une population à bout de souffle ?
Car les attentes, elles, persistent. Les élections et la sécurité, pour ne citer que celles-ci, demeurent des piliers essentiels au fonctionnement de toute société démocratique. À cela s’ajoutent la protection des droits et des libertés, l’accès à la justice, la participation citoyenne au pouvoir et la disponibilité des services publics — autant d’éléments qu’aucune autorité responsable ne devrait négliger.
Oberde Charles
