Devoir de mémoire, et obligation de pardon pour repartir à zéro et aller de l'avant. Les familles, les membres et les proches des dirigeants et sympathisants de l'ancien régime des présidents François et Jean-Claude Duvalier autant que tous femmes et hommes politiques, leaders, syndicalistes, militants, journalistes, dirigeants, opposants, partisans ou de simples proches, des passants et de paisibles habitants qui se trouvaient souvent au mauvais endroits, mais victimes depuis le 7 février 1986, humiliés, torturés, emprisonnés, assassinés, massacrés et disparus, attendent et mérite un haut lieu de la mémoire, un reposoir pour le recueillement de leurs parents orphelins.
Définis comme des citoyennes et citoyens haïtiens qui ont perdu la vie, ces martyrs de la démocratie désignent particulièrement des personnes ont été persécutées ou ont subi des violences pour avoir défendu la liberté d’expression, la justice sociale, les droits humains, l’alternance politique, la participation citoyenne. Ils représentent la mémoire vivante des luttes populaires contre la dictature, l’arbitraire, la corruption et l’impunité.
De tels sacrifices constituent un héritage moral essentiel et impayable, pourtant trop souvent ignoré ou effacé par l’histoire officielle. Reconnaître ces martyrs, c’est reconnaître que la démocratie haïtienne s’est construite au prix de vies humaines, de combats citoyens et d’un courage collectif qui mérite d’être honoré. Cette reconnaissance passe par la construction d’une mémoire collective solide, capable de transmettre aux générations futures les valeurs fondamentales qui ont guidé ces luttes.
Dirigeants de mon pays, chers amis au pouvoir, chers anciens collègues dans certains cas, au sommet des institutions les plus influentes de la République, permettez que je vous rappelle que la mémoire collective est un pilier indispensable à toute société qui aspire à la stabilité et au progrès. Elle permet de comprendre le passé, d’éviter la répétition des erreurs et de renforcer l’identité nationale. En Haïti, où les crises politiques successives ont souvent effacé les traces des combats démocratiques, la création d’un lieu de mémoire apparaît comme une nécessité urgente.
De grâce, n'attendez pas que ce soient des dignitaires étrangers qui viennent dicter ou financer ce monument devant servir à saluer la mémoire et restaurer la dignité de nos proches, parents, et membres inconnus de la population victimes. Ce lieu de mémoire doit être un espace symbolique et certainement physique dédié à la commémoration, qu’il s’agisse d’une place publique, d’un monument, d’un musée ou d’un mémorial. Il sert à honorer les victimes, à raconter l’histoire, à éduquer et à rassembler. Dans ce contexte, la création d’une Place des Martyrs de la Démocratie constituerait un acte fort, un geste national de reconnaissance et un outil pédagogique majeur.
Depuis le 7 février 1986, qui marque la fin du règne politique des Duvalier, a une semaine du quarantième anniversaire de cette date commémorative le 7 février 2026, de nombreux acteurs politiques internes et externes, des anciens et nouveaux leaders, retraités ou émergents, chacun de ces hommes et femmes politiques au pouvoir, et en attente de reprendre le pouvoir par les élections, les négociations, les tractations, les soumissions ou les violences, vont tenter d'inscrire leur actions dans cette dynamique commémorative, historique et symbolique.
Des victimes quìl fallait éviter, écarter ou protéger lors des grands événements politiques, comme à chaque coup d'État militaire réussi ou avorté, des victimes des violences des manifestations populaires contre les pouvoirs en place, des victimes des forces d'occupations militaires étrangères autant que des autorités politiques et des organisations de l'opposition méritent une place dans ce mémorial. Ces hommes et ces femmes sont issus de toutes les couches sociales, comme des masses populaires et paysannes dans le cas de Charlot Jacquelin père, disparu, Roseline Vaval une écolière assassinée. Au niveau des élites, on retrouve les frères Antoine et Georges Izméry assassinés. Les figures politiques comme Sylvio Claude, les militants comme Lovinsky Pierre Antoine ou Amiot Métayer. Les journalistes comme Félix Lamy, Jean Leopold Dominique, Brignol Lindor, Pétion Rospide, Antoinette Duclair, Vladjimir Legagneur, Diego Charles, les opposants, les officiels, les avocats sont nombreux dans cette liste tels que : Me Yves Volel, Me Mireille Durocher Bertin, Me Guy Malary, Me Montferrier, et le président Jovenel Moïse ont leur place parmi les victimes, dans cette place des martyrs de la démocratie en Haïti.
Derrière les bonnes intentions, et les possibles motivations malsaines qui vont se croiser ou se compléter entre les réunions publiques ou cachées, les tractations, les publications et les communications officiels, on ne manquera pas d'attirer l'attention du plus grand nombre des acteurs conscients et responsables, et des décideurs humanistes et solidaires au peuple, autour de la mémoire des dizaines, des centaines et des milliers de victimes de ces quarante dernières années dans la vie politique en Haïti, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Qui sont ces femmes et ces hommes, ces jeunes et ces enfants, ces personnalités publiques et ces anonymes qui remplissent les registres des martyrs de la République durant les quatre premières décennies de l'ère democratique ?
Dans ce plaidoyer visant à encourager les élites politiques et culturelles, ainsi que l'ensemble des héritiers issus de toutes les classes sociales confondues, des mouvements sociopolitiques pour l'avènement de l'ère democratique, à investir dans la conception et la construction d'un monument en hommage aux victimes, la Place des Martyrs de la Démocratie en Haïti ? Entre capitale politique Port-au-Prince et la capitale historique Gonaïves, cité des trois jeunes assassinés en 1985, les communes comme Duvalier Ville redevenue Arcahaie, Petit-Goave la commune de Roseline Vaval, Jean-Rabel et Cité-Soleil, deux des quartiers connus pour des massacres répétés, figurent parmis ces communes qui devraient accueillir un tel monument.
Des villes qui portent le sang des dizaines et des milliers de victimes de la démocratie. Haïti a besoin d’une telle place pour plusieurs raisons fondamentales. D’abord, elle permettrait de reconnaître officiellement les victimes des violences politiques, dont les noms et les histoires restent souvent dans l’ombre. Cette reconnaissance est un devoir moral envers les familles et un acte de justice symbolique envers la nation. Ensuite, un mémorial contribuerait à lutter contre l’impunité, l’un des fléaux les plus destructeurs de la vie publique haïtienne. En rappelant que chaque vie compte et que les crimes politiques ne doivent jamais être oubliés, la place deviendrait un rappel permanent des responsabilités des dirigeants. Par ailleurs, elle renforcerait la culture démocratique en offrant un espace d’éducation civique accessible aux écoles, aux universités et aux organisations citoyennes. Enfin, dans un pays marqué par les divisions sociales et politiques, un tel lieu pourrait devenir un symbole d’unité nationale, transcendant les partis et les intérêts particuliers.
Défendre la mémoire collective. La réalisation de ce projet nécessite l’engagement de tous les acteurs clés de la société haïtienne. Les autorités politiques et le gouvernement actuel ont la responsabilité historique de soutenir cette initiative et d’intégrer la mémoire démocratique dans les politiques publiques. Les partis politiques, au-delà de leurs divergences, devraient s’unir autour de ce symbole républicain. La presse et les médias, garants de la vérité et de la mémoire, peuvent jouer un rôle essentiel en documentant les histoires, en donnant la parole aux familles et en sensibilisant le public. Les universités, chercheurs, artistes et créateurs peuvent contribuer à la conception du lieu, à la recherche historique et à la production de contenus éducatifs. Les collectivités territoriales et les mairies peuvent proposer un espace, faciliter les travaux et intégrer le mémorial dans les circuits culturels locaux. Les notables et acteurs de la société civile peuvent mobiliser les communautés et encourager un engagement citoyen durable. Les familles des victimes, quant à elles, apportent un témoignage indispensable pour humaniser l’histoire et transmettre la vérité. Enfin, les jeunes, héritiers de cette mémoire, trouveront dans ce lieu une source d’inspiration et un rappel que la démocratie n’est jamais acquise.
Des ambassades et les partenaires internationaux allaient afficher un peu plus de respect pour les officiels et politiques haitiens impliquées de facon objective et sans démagogie dans la réalisation d'un tel projet mémoriel, comme un premier pas pour encourager la réconciliation des citoyens, citoyennes, organisations, institutions, familles, groupes économiques, clans politiques. En laissant le soin aux Haïtiens de financer par leur propre moyen leur mémorial familial, l`international pourrait se contenter d`apporter un éventuel soutien technique et méthodologique, en partageant leur expérience des mémoriaux démocratiques.
Des dizaines visages et des centaines de noms de personnalités connus, vont à la fois se croiser dans le décor esthétique du monument, compléter la liste des milliers de victimes, majoritairement des anonymes mobilisées avant, pendant et après les manifestations populaires, les mobilisations politiques, les élections réussies et reportées, les coups d'État, les exils, les débarquements, les négociations, les crimes et les massacres, les accidents, naufrages et disparitions.
Dans une approche inclusive, la vision d’une Place des Martyrs de la Démocratie doit aller au-delà d’un simple monument. Elle pourrait devenir un espace vivant, comprenant un mur des noms, une flamme du souvenir, un jardin de la paix, un espace d’exposition et un amphithéâtre destiné aux débats publics, aux conférences et aux activités éducatives. Ce lieu pourrait accueillir des visites scolaires, des ateliers, des archives numériques et des programmes pédagogiques dédiés à l’histoire politique du pays. Il deviendrait un repère national pour les commémorations officielles, les mobilisations citoyennes et les moments de réflexion collective.
Depuis quarante ans, à partir du 7 février 1986, la République Haïti s'est investie dans la nouvelle ère de la démocratie, tout en inventant un nouvel instrument aussi cruel que celui des temps anciens. Il sàgit de la machine à fabriquer des victimes, des martyrs de la démocratie. En attendant de stopper cette aveuglante et sanglante machine mangeuse d'hommes, de femmes, des jeunes, des enfants, des politiques et d`autres acteurs souvent innocents, il faudra rappeler tout en concluant, que la création de la Place des Martyrs de la Démocratie en Haïti n’est pas seulement un acte symbolique. C’est un engagement profond envers la justice, la vérité, la dignité humaine et la reconstruction morale de la nation. Saluer la mémoire des victimes. Négocier avec les morts qui se sont sacrifiés pour offrir l'avenir comme présent à tous ceux et celles qui jouissent du pouvoir, des institutions politiques ou de la démocratie aussi fragile et imaginaire qu'elle soit. Honorer les martyrs, c’est affirmer que la démocratie a un prix, que ce prix a été payé par des vies humaines, et que ce sacrifice ne doit jamais être oublié. C’est aussi offrir aux jeunes générations un héritage clair, un repère solide et une invitation à poursuivre la lutte pour une Haïti plus juste, plus libre et plus unie.
Dominique Domerçant
