Le pari linguistique « problématologique » qu’entretient cette réflexion sur les Antilles francophones ( Haïti, Martinique et Guadeloupe) se propose d’élucider un concept déclencheur des crises sociologuistiques affectant ces territoires cibles de la francophonie d’Outre-mer. Il s’agit spécifiquement de la crispation linguistique , un concept aux multiples facettes exprimant 1 un sentiment de gêne identitaire, de malaise culturel ou de frustration linguistique ressenti par des locuteurs au croisement conflictuel de deux ou plusieurs langues ( Renoir, 2006, Glissant, 1981), Fanon, 1952). Les référentiels qui étayent les argumentaires considérés s’inspirent de travaux de recherches scientifiques. Ils se complètent parallèlement par des perspectives méditatives qu’illustrent un chapitre essentiel de mon livre, Haitianitudes politiques et ambigus internationales. Le pari de demain et un article académique spécifique qui sortira bientôt 2 ( Roosevelt, 2025, Kreolistika, à paraître).
La thèse essentielle qui charpente cet éventail de références croise de travers le chemin de ce que l’on peut appeler l’anti-langue dont elle tente de clarifier les origines et amoindrir les impacts 3 sociolinguistiques contreproductifs. Elle soutient que la langue n’a pas dans son ontologie générique aucune provision anti-linguistique. Elle n’est prédisposée à aucun contentieux sociétal, civilisationnel qui serait contraire à sa vocation communicationnelle interhumaine, à sa créativité civilisationnelle perfectible. Les litiges, les provocations ou les jugements de valeur qui affectent négativement ou avec excès de zèle la cohabitation des langues relèvent des logiques sociohistoriques, ethniques et politiques questionnables et transcendantes ( Roosevelt, 2023). Ces facteurs sont le plus souvent guidés ou téléguidés par l’ ‘’effet politiste’' négatif de la ‘’linguistique’’ (Roosevelt, 2025, Kreolistika, à paraître). Il faut parier que celui-ci sera dépassé par l'émergence d’un paradigme politiste et sociolinguistique novateur. Un tel changement favorisera l’émergence d’une espérance sociale générative que cristallise une perspective citoyenne 4 linguistique créole d’envergure. Il est important dans ce raccourci réflexif de percer 5 « l’antichambre » qui fertilise la crispation linguistique et d’entrevoir des trajectoires permettant de contenir un tant soit peu ses effets nuisibles ou compromettants.
Approche anthropologique et sociologique de la crispation linguistique
Le phénomène de crispation linguistique se trouve à la croisée des chemins entre l’anthropologie , la psychologie et la sociologie de la langue. Il exprime des complexités identitaires, d’inclusion citoyenne qu’engendrent des représentations et des pratiques de la langue. Cette tendance manifeste de fracture sociétale héberge un contexte de cohabitation sociolinguistique plutôt 6 verticale que horizontale. L’aspect anthropologique s’intéresse davantage aux représentations ontologico-citoyennes tandis que la dimension sociologique et psycholinguistique influence des conséquences identitaires fragilisant la mixité et ou la cohésion sociale. Une telle déduction appelle une considération à deux vitesses que théorise Pierre Bourdieu à travers la notion habitus (Bourdieu, 1982). Celle-ci se décline ici selon un double registre incorporant des 7 schèmes sociaux et mentaux qui se repartissent en « crispation identitaire linguistique subie » et « crispation identitaire linguistique agressive ». La première exprime des sentiments de rejet, de frustration émanant d’une « communauté de locuteurs » par rapport au vécu de la langue dans un contexte de diglossie ou de bilinguisme. La deuxième incarne de préférence un sentiment de plus-value parfois de sur-estimation d’une langue par rapport à une autre faisant appel à ce même contexte ( Roosevelt, 2025, Kreolisika, à paraître). Il est évident que ces deux logiques se combinent et se complexifient davantage au carrefour des contentieux sociohistoriques qu’influence le paradigme de colonisation . Laquelle configuration s’adapte parfaitement à la 8 narrative sociohistorique de Haïti et des Antilles francophones ( Martinique, Guadeloupe, etc.) 9 ( Berrouët, 2022, Govain, 2020). Faudrait-il, toutes proportions gardées, soutenir un fondement épistémologique et une raison d’être sociétale de la crispation linguistique?
Légitimation complexe de la crispation linguistique
C’est une interrogation sensée se demander si la crispation linguistique a un ancrage épistémologique à promouvoir. A t-elle vraiment une raison d’être sociale? Est-elle à l’inverse surmontable tout au moins? En réalité elle ne semble avoir aucune légitimité existentielle ni utilité sociale plausible. Elle semble a priori hériter d’une « fausse alerte » que préside l’egocentrisme-linguistique. Une telle représentation d’illusion « infecte » la beauté de la citoyenneté linguistique et entache l’espoir enrichissant de l'identité créole conciliante de la langue. Une telle injonction et promesse créole illustre et sacralise la dimension singulière des espérances citoyennes et identitaires que cristallise l’interactivité horizontale des langues et des cultures. Il ne faudra alors trouver au phénomène crispation aucun fondement linguistique objectif véritable ni aucune raison d’être anthropologique avérée. Cet argumentaire légitime le fait que la langue ne comporte en elle-même rien d'offensant, ni de haine, ni d'instinct de conflit, ni de violence. Elle est sans exagération la marque identitaire d’un outillage cognitif de présence à soi, d’inter-réflexion signifiante, de médiation inter-humaine, donc, d’ouverture apprenante indéfinie par la facilité des interconnections qu’elle permet ( Roosevelt, 2025, Kreolistika, à paraître). Il devient difficile d’ expliquer qu’elle se mêle à des conflits sociaux et interraciaux qu’engendrent des stéréotypes comportementaux d’évitements, de rejets, de fractures et de blessures. Cette prise en compte « conflictuelle », voire « haineuse » discrimine en catégorisant en dehors des critères épistémologiques et anthropologiques admis, les ’’langues minoritaires’’, les ’’langues majoritaires’’, les ‘’langues dominées’’ et les ‘’langues subalternes’’.
Il faudra à l’inverse adhérer à l’idée qu’il existe un horizon d'interculturalité et de pluralité multilingue enrichissant à travers toute langue que les politiques curriculaires linguistiques doivent promouvoir au lieu de les gommer. La charge de citoyenneté latente qui en dépend enrichit, embellit la vocation civilisationnelle de l’homme par le dialogue des cultures qu’elle rend possible. La langue doit être apprise impérativement d'abord pour ce qu'elle est au regard de sa symbolique communicationnelle d’un point de vue national et supranational. Elle mérite d’être respectée en tant que telle, loin de toutes formes de discrimination, de ''politicaillerie'' anticitoyenne qui ''denaturent'' son essence et embrouillent sa vocation ‘’humanisante’'. En revanche, le cas le plus exacerbé, ou obsédant, c’est quand tout cela est minutieusement mis en forme ou en musique dès la conceptualisation des curricula et outillé en permanence en termes d’instruments qu’utilisent l’école et les autres institution sociales. Cette perspective fertilise « l’effet de la linguistico- politiste » qu’il semble important de bousculer dans son conformisme contreproductif. ( (Berrouët, 2022, Govain, 2020, Roosevelt, Kreolistika, 2025, à paraître).
L’horizon d’une transcendance « politiste » linguistique inévitable
L’évidence linguistico-politiste a déjà été diagnostiquée de manière éclairante par certains linguistes antillais et haïtiens dont il est difficile d’évoquer ici l’ensemble des points de vue qui sont les siens. Robert Berrouët-Oriol a développé une réflexion très bien argumentée sur les origines de la stigmatisation du créole haïtien qu’il assimile pour une part importante aux stigmates de l’esclavage. La cruauté du parquet de déshumanisation qu’incorpore le code noir dès 1826 renferme selon lui une solide dose de justification des rancœurs, des blessures, des traumatismes linguistiques dont fait l’objet la langue française de la part des locuteurs créolophones haïtiens (Berrouët, 2022, Govain, 2020). Cependant, il y aurait lieu de prolonger la réflexion historico-linguiste de Berrouët-Oriol par ce que ce que l’on pourrait appeler l’incidence de la « cobelligérance historico-linguistique ». Cette expression nous permet d’idéaliser « l’effet miroir linguistique renversé » dont pourrait victime l’image d’une langue à partir de son copatrimoine historique. ( Roosevelt, 2025, Kreolistika, à paraître). Il n’empêche que la neutralité humanisante du patrimoine linguistique invite à dépasser de manière intelligente et générative l’âge et l’ « effet sociohistorique » et identitaire des blessures imposées aux langues. Il faudra prioriser la quête citoyenne « humanisante » et l’espérance civilisationnelle qu’elles véhiculent au détriment des vecteurs conflictuels qu’elles endurent malgré elles.
La linguiste d’origine martiniquaise, Corinne Mencé-Caster met en évidence un tel schématisme . Elle confronte les litiges psychologiques et identitaires alimentant l’ambivalence des interactions que tissent le français et le créole dans l’imaginaire des antillais: « Certaines personnes ont une relation douloureuse ou passionnelle avec leurs langues dans des situations de bilinguisme ou de multilinguisme. Cela se rencontre notamment aux Antilles où une langue, le créole, est en état de minoration et de marginalisation, bien qu’elle soit utilisée quotidiennement par la majorité de la population », [….] Dans les lieux, comme la Martinique ou la Guadeloupe par exemple, où s’est jouée une histoire douloureuse, faite de colonisation et d’esclavage, le rapport à la langue, aux langues, ne va pas de soi. Dans un cas, il est question du rapport à la langue du maître, le français, et dans l’autre, de la langue qui s’est construite de manière urgente dans le contexte de la plantation marqué par des rapports de domination et de violence, à savoir le créole. Ceci n’est pas propre à la société antillaise mais à toutes les sociétés qui ont connu la colonisation » ( Mencé-Caster, 2022, Roosevelt, Kreolistika, 2025, à paraître).
L’écrivain Patrick Chamoiseau conforte cette problématique de crispation sociolinguistique profonde: « Á l’époque, lorsqu’on faisait une faute de français, on était poursuivi dans la cour de l’école par toute une meute d’enfants qui se moquaient de nous parce qu’effectivement, ne pas maîtriser le français était le signe d’une sorte de négrerie, de basse condition. Donc il fallait, pour être quelqu’un, pour exister et briller, maîtriser la langue française. Tout le monde avait une peur terrible de faire ce qu’on appelle un « carreau », c’est-à-dire de créoliser » ( Chamoiseau, 2009, Roosevelt, Kreolistika, 2025, à paraître).
En effet l’espoir de transcender la crispation linguistique n’est pas impossible. Ce pari exige un renoncement à la naïveté ou la légèreté outre mesure de l’égocentrisme ou l’anti-altruisme linguistique qu’incarne le phénomène anti-langue. Une telle perspective ethico-créatrice invite à divorcer avec l’état d’esprit consistant à catégoriser les langues suivant un schémas normatif de surestimation ou de rabaissement aléatoire atténuant leur beauté intrinsèque perfectible et leur utilité humaine profonde.
Bellevue Roosevelt, PhD
Enseignant-chercheur France/Haïti
Enseignant/ Harvard
NOTES
1- Il s’agit en propre des chocs psychologiques, des crises identitaires provoqués par la rencontre ou la cohabitation 1 conflictuelle des langues dans une communauté sociolinguistique spécifique.
2-Le numéro 4 de la revue Kreolistika à paraître. Le titre de l’article: Politiques linguistiques dans les Antilles 2 francophones: Entre conformisme et nécessité de modernité.
3-Cela concerne tout jugement de surestimation ou de dévalorisation relatif à une langue perçue en tant que langue maternelle ou seconde par des groupes de locuteurs spécifiques. Ce concept est aussi corollaire de la crispation linguistique.
4-L’ « effet politiste » créatif de la langue doit toujours promouvoir sa contribution effective à la cohésion sociale générative et prévaloir son appartenance à la postérité et à la richesse des civilisations.
5- Une telle perspective fertilise une démarche réflexive, d’auto-dépassement des subjectivités conflictuelles linguistiques et identitaires.
6-Un tel contexte peut faire allusion à des réalités digloxiques, bilinguistiques et multilingues.
7.- Il traduit des schèmes comportementaux, identitaires et sociolinguistiques qui influencent le phénomène de crispation.
8-L’acte par lequel un pays cherche à exercer par la force ou de manière arbitraire son hégémonie culturelle, politique et économique sur un autre territoire. Cette démarche a atteint son degré de déshumanisation ou d’exagération civilisationnelle dans les colonies de St Domingue que représentait à l’époque Haïti.
9- Ces territoires ont hérité sous l’effet sociohistorique de la colonisation la langue et la culture françaises
