Il faut, dans le vacarme permanent que mes compatriotes entretiennent sur les réseaux sociaux autour de sujets futiles, rétablir calmement quelques vérités. Car ce que nous appelons aujourd’hui “actualité” en Haïti, ce flot d’indignation sélective et de contentement malsain, est souvent l’expression d’un mal bien plus profond : la haine de soi, devenue règle sociale et carburant politique.
L’annulation du visa d’André Michel par les États-Unis a déclenché une tempête de commentaires jubilatoires. Il a suffi d’un simple acte administratif — réversible, unilatéral, et parfaitement banal dans la pratique diplomatique américaine — pour que des milliers de bouches se mettent à célébrer ce qu’elles croient être une humiliation nationale. Certains s’écrient, sourire en coin : « Aujourd’hui, c’est un bon jour. » Ce bon jour, c’est celui où un Haïtien est privé du droit de voyager, sans explication, sans recours, sans avertissement. Et cela suffit à réjouir une foule.
Il faut être Haïtien pour croire qu’un visa étranger est un privilège sacré, et que le perdre est une damnation. Il faut être Haïtien pour applaudir quand une ambassade étrangère retire un document qu’elle peut, à tout moment, retirer, comme elle l’a délivré. Les États-Unis pratiquent cette politique depuis toujours : le visa est un instrument diplomatique, un levier d’influence, parfois une vitrine d’humiliation soigneusement orchestrée. Il ne s’agit pas ici de justice, mais de stratégie. Pourtant, pour une partie de l’opinion haïtienne, ce geste est accueilli avec une ferveur qui confine à la servitude volontaire.
Ce comportement n’est pas anodin. Il est le symptôme d’un mal qui nous ronge de l’intérieur : nous avons cessé de croire que nous valons quelque chose collectivement. La réussite d’un compatriote devient une offense, sa chute un soulagement. Nous sommes devenus les agents actifs de notre propre dévalorisation.
Une logique de destruction
J’ai un cousin qui travaille pour ICE aux États-Unis. Il m’a raconté comment, chaque semaine, ce sont des Haïtiens qui appellent pour dénoncer d’autres Haïtiens. Parfois, la personne visée est en règle, citoyen américain ou résident permanent. Mais qu’importe : la logique est celle de la destruction. Nous ne supportons plus que l’autre tienne debout.
Il faut oser le dire : le plus grand ennemi de l’Haïtien, c’est souvent un autre Haïtien. Et ce n’est pas une boutade. C’est un constat, tragique, mais répété à chaque époque. Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont amplifié cette dynamique jusqu’à la rendre toxique. Pour reprendre Cornelius Castoriadis, que j’évoquais récemment, nous avons élevé l’insignifiance au rang de vertu. Nous faisons d’un visa retiré une affaire d’État. Nous exagérons l’anecdotique et ignorons l’essentiel. Ce n’est pas un débat. C’est une fuite collective.
La politique étrangère des États-Unis, quant à elle, est constante : diviser, isoler, affaiblir. Elle ne vise pas seulement nos élites, mais notre cohésion même. Elle s’attaque à ce qui reste de notre tissu social. Et elle réussit, parce qu’elle trouve des relais locaux — et souvent enthousiastes.
Quand un peuple en vient à souhaiter la prison, la déportation ou l’humiliation d’un des siens, non pas parce qu’il y a justice ou faute avérée, mais simplement par plaisir ou par rancune, alors il n’y a plus de peuple. Il n’y a qu’une foule. Une foule blessée, incapable de compassion, et qui prend sa douleur pour un programme politique.
Ce que nous vivons, ce n’est pas une crise de visa. C’est une crise d’identité collective. Nous ne partageons plus d’idéal, plus de solidarité, plus de vision. Il ne reste que des échos, des règlements de comptes, des applaudissements amers.
Il est encore temps de redevenir un peuple. Mais cela suppose que nous cessions de jouir de notre propre effondrement.
Maguet Delva
