Est-il concevable qu'une élite censée incarner la conscience d'une nation se conduise avec une
telle désinvolture face aux droits les plus élémentaires de ses propres citoyens ? Dans tout État qui se respecte, le travail régi par la loi et le code du travail constitue un contrat sacré qu'il lie un employeur privé ou l'État lui-même. Ce contrat n'est pas un simple bout de papier que l'on froisse et jette au gré des humeurs ou des ambitions politiques ; il est le pilier invisible sur lequel repose la dignité du travailleur et la crédibilité des institutions.
Or, à peine l'encre sèche sur sa nomination, à peine Madame Raina Forbin a-t-elle franchi le seuil du ministère des Affaires étrangères, que déjà des voix s'élèvent dans la presse haïtienne pour la presser de révoquer tous les compatriotes liés à l'État par des contrats en vigueur. Moins de vingt-quatre heures en fonction, et l'on voudrait déjà que cette ministre trempe ses mains dans une violation flagrante du droit ! Quelle image désastreuse ! Quelle démission morale !
Inciter une ministre nouvellement installée à fouler aux pieds les droits de ses compatriotes, c'est comme demander à un médecin, au premier jour de sa carrière, de violer son serment d'Hippocrate.
Ce spectacle navrant n'est hélas pas nouveau. Il n'est pas une anomalie, mais un schéma répété, un mal chronique qui ronge nos institutions comme la rouille ronge le fer. En 2017 déjà, le ministère des Affaires étrangères avait, sur simple note administrative, révoqué des dizaines de compatriotes sous contrat dont les termes n'étaient pas encore arrivés à leur terme. D'un trait de plume autoritaire, on avait brisé des vies, semé l'insécurité et craché sur l'état de droit. Ce qui vient de se produire à. travers cet article de presse en ligne n'est que la résurgence de ce même réflexe de mépris institutionnel. C'est, dans toute sa brutalité, la négation même de l’Etat de droit.
Une pathologie perverse
Dans les missions diplomatiques d’Haïti à l’étranger, nos compatriotes qui servent l’État avec loyauté doivent être protégés, respectés et traités avec la dignité que leur reconnaît la loi. Ils ne sont pas des pions politiques que l’on déplace ou que l’on sacrifie selon les intérêts du moment. Ils sont liés à l’État par des contrats qui engagent la parole publique et doivent être respectés.
Pourtant, certains chefs de mission haïtiens, au lieu de défendre leurs compatriotes, participent eux-mêmes à la violation de leurs droits. Ils interviennent auprès du ministère des Affaires étrangères pour obtenir la révocation d’employés sous contrat, la réduction arbitraire de leurs salaires, ou les deux à la fois. D’un côté, on licencie par dizaines ; de l’autre, on fragilise financièrement ceux qui restent. C’est un double abus, commis ouvertement, dans une impunité choquante.
Le plus grave est que ces dérives émanent parfois d’hommes très instruits, titulaires de diplômes prestigieux, censés incarner l’intelligence et l’éthique. Mais à quoi sert le savoir lorsqu’il n’est ni juste ni humain ? Entre des mains sans conscience, les diplômes ne sont plus des signes d’excellence : ils deviennent les masques d’une faillite morale.
Comment peut-on demander à une ministre nouvellement nommée de révoquer des compatriotes dont les contrats sont encore en cours ? Briser ainsi des engagements légaux avant leur terme constitue une atteinte grave au droit, à la justice et à la dignité humaine. C’est inadmissible.
L’art d’humilier
Nos élites semblent n’avoir maîtrisé qu’un seul art : celui d’humilier leur propre peuple et de le dépouiller de ses droits. Le plus tragique, dans cette dérive institutionnalisée, est que les instruments de cette oppression sont souvent les fils mêmes du peuple, nourris par lui, formés par lui, puis retournés contre lui. Une fois installés dans les ministères, ils ne font plus de l’État un protecteur, mais un bourreau. Les institutions, qui devraient servir de bouclier aux citoyens, deviennent entre leurs mains des machines à broyer les plus vulnérables. Ainsi, l’État cesse d’être le garant des droits pour en devenir le fossoyeur.
Révoquer un agent sous contrat avant le terme de son engagement n’est pas un simple acte administratif. C’est une atteinte grave aux droits d’un citoyen qui avait placé sa confiance dans les institutions de son pays. Et lorsque cette pratique est encouragée, réclamée, voire assumée par ceux qui se présentent comme l’élite pensante de la nation, elle prend la dimension d’une honte collective, d’une tache sur le visage de la République.
Il faut appeler ces pratiques par leur nom : ce sont des violations graves des droits fondamentaux, des actes d’irresponsabilité coupable et une trahison profonde envers un peuple qui mérite mieux que d’être sacrifié par ses propres élites. Haïti ne se relèvera pas tant que ses institutions seront détournées au service de calculs politiques ou de vengeances personnelles.
La dignité de nos compatriotes dans les missions diplomatiques n’est pas négociable. Leurs contrats ne sont pas des faveurs que l’on retire au gré des volontés ; ce sont des droits. Et ces droits doivent être défendus avec la même fermeté que celle avec laquelle nous prétendons défendre la souveraineté nationale.
Car un peuple qui laisse ses propres élites piétiner les droits de ses membres les plus exposés finit par se détruire lui-même. L’arbre de la République, déjà fragilisé, ne survivra pas à une nouvelle saison de trahisons.
Quoi de plus naturel, en vérité, qu’un ancien ministre des Affaires étrangères devienne ambassadeur ? Dans la plupart des diplomaties, cette continuité est logique : l’expérience acquise à la tête de l’appareil diplomatique trouve naturellement son prolongement dans la représentation extérieure de l’État. Ce passage relève d’une cohérence institutionnelle plus que d’un privilège. Chez nous, pourtant, ce qui devrait apparaître comme une évidence administrative suscite aussitôt soupçons, murmures et réprobations.
Ce réflexe de contestation systématique révèle à quel point la défiance envers les institutions est devenue profonde. Mais cette méfiance, pour légitime qu’elle soit parfois, ne doit pas faire perdre de vue l’essentiel : le vrai scandale n’est pas dans la continuité normale d’une fonction diplomatique, il est dans l’usage abusif du pouvoir contre des compatriotes sans défense.
Ces faiseurs de rumeurs
Il suffit qu’un nom circule, qu’une rumeur annonce qu’une personne est pressentie pour un poste, pour qu’une armée d’esprits mal intentionnés se mette aussitôt en mouvement. Les réseaux sociaux deviennent alors leur terrain de prédilection, où se répandent avec une facilité déconcertante insinuations, mensonges, approximations et contrevérités.
Ces faiseurs de rumeurs agissent comme des termites : ils ne construisent rien, mais s’emploient sans relâche à ronger les fondations des réputations, des institutions et des ambitions légitimes. Faire du mal semble être devenu, chez nous, une sorte de sport national, pratiqué avec une ardeur qui confine parfois à la plus basse méchanceté.
Dans cette étrange dramaturgie nationale, certains paraissent n’attendre qu’une chose : la chute de l’homme. À entendre certains procureurs improvisés de la morale publique, il faudrait presque que monsieur Harvel Jean-Baptiste disparaisse de la scène pour apaiser leurs consciences. On dirait qu’ils ne seraient satisfaits qu’en le voyant dépouillé de toute fonction, réduit à l’état d’une ombre, d’un fantôme administratif sans avenir. Ce serait alors le triomphe triste et honteux de ceux qui ne bâtissent rien, mais se nourrissent de la ruine des autres comme des charognards.
Pourtant, se réjouir du malheur d’autrui n’a jamais élevé une nation. Cette joie malsaine devant la disgrâce d’un autre est le poison silencieux des sociétés qui ont perdu le goût de construire. Une société qui préfère abattre ses propres fils plutôt que reconnaître l’expérience, la compétence ou la continuité de l’État finit toujours par s’appauvrir moralement, institutionnellement, puis collectivement. À force de vivre du spectacle de la chute des autres, elle s’enferme dans un divertissement stérile qui n’a jamais relevé aucun peuple.
Un peuple qui lapide ses bâtisseurs ne mérite pas d’être bâti. Haïti, pour renaître, n’a pas besoin de démolisseurs acharnés, mais d’hommes et de femmes capables de reconnaître l’expérience, de la respecter et de la mettre au service du bien commun.
Maguet Delva
Paris (France)
