En l’espace de deux jours, trois voix liées au système national d’éducation se sont faites entendre. Ainsi, dans le Nouvelliste du16 juillet 2025, Nesmy Manigat, plusieurs fois ministre, sous les gouvernements de Martelly et de Ariel Henry, évoque nostalgiquement ces périodes durant lesquelles il avait la haute main sur le système.
Sous le titre tout à fait de circonstance, « Un ballon plutôt qu’une balle… », il dit vraiment tout ce qui devrait être. Effets d’annonces sonores, mais la pratique d’un sport demande terrains appropriés, équipements, moniteurs, etc. tout comme celle des arts requiert programmes et manuels bien conçus, professeurs qualifiés, équipements divers. Faute de quoi on en vient à réduire au bac les épreuves d’Education physique et sportive à la partie théorique : un examen écrit… L’effet d’annonce ne fournit pas l’intendance !
Malgré les reportages faisant état de nombreux problèmes (mais je sais d’expérience tout ce qu’ils peuvent contenir de faussetés malveillantes), les services de presse du ministère s’accordent le 18 juillet un satisfecit dans une note faisant état de la participation de 95,4% des inscrits au BAC. Entre le 14 et le 17 juillet, 109712 candidats étaient attendus à travers les 96 districts scolaires composant les dix directions départementales. Et surtout, dans cette ambiance périlleuse, il n’y a eu, outre les débâcles de plusieurs localités de l’Artibonite, qu’un mort, un malheureux adolescent heurté par un véhicule alors qu’avec ses condisciples il fuyait les balles des bandits dans les environs de Lascahobas. Merci mon Dieu .
Sans mesquinerie aucune, adhérons à ce satisfecit car il aura fallu déployer des efforts surhumains pour arracher ce résultat, avec des émissions en ligne de compensation des cours perdus (personnellement je doute fort de leur efficacité, mais je respecte l’intention et l’effort). Dans le contexte insécuritaire qui est le nôtre, il faut saluer la prouesse humaine et matérielle. Mais si le Fond National d’Éducation (FNE) avait publié les résultats de la grande enquête, annoncée en fanfare sur les médias, et devant informer sur la situation du monde scolaire pour éclairer les prises de décisions, mon opinion aussi serait plus éclairée.
[i] Mais cette même note fourmille d’anecdotes contradictoires sur le déroulement des épreuves. Vérité en deçà de Canaan, erreur au-delà…, pour parodier Blaise Pascal. Ou vérité de toujours, tant nos vingt-sept mille kilomètres carrés abritent de pays divers. Ici on danse et là on pleure. De nation et de solidarité nationale, point. Tout un programme et un plan à rêver, ébaucher, discuter et ensuite concrétiser. De quoi donner un sens à une vie de patriote et une raison d’exister à un ministère voué à la formation de la jeunesse et (pas lui seul) à la reconstruction du pays. Le premier ministre n’a-t-il pas parlé d’État effondré et celui de l’éducation clamé que « lekol kraze » ?
Depuis septembre dernier, j’ai tapé sans ménagement sur le MENFP et son titulaire. Dès le report de l’ouverture des classes, dénonçant un autoritarisme gratuit. Puis je ne les ai pas épargnés en décembre lors de l’introduction de matières nouvelles aux epixamens de neuvième année et enfin dans « Laissez les morts enterrer les morts », avec cette affligeante caricature de la tombe de l’école haïtienne. Je me suis gardé de me prendre pour Dieu et de désigner qui devraient être ces morts. Mais je ne visais pas spécifiquement le titulaire dont le visage désespéré et les mots crus m’ont bouleversé, comme s’il voulait se faufiler parmi les morts A lui de savoir pourquoi il lui fallait durer quelques mois de plus dans la fonction publique, mais mon conseil confraternel était qu’il s’en sorte dès que possible. Oui « lekol la kraze ». Oui lekol la kraze nan men ou, men piès mounn pa ta gen dwa di se ou menm sel ki responsa. Sa fè dè zanné depi anpil moun ak anpil sektè ap travay pou sa. » Les partisans de la tristement mémorable, « Tabula rasa », que leurs motivations aient été opportunistes, politiquement liées au « peyi lock », à des idéologies de droite ou de gauche, à des préoccupations d’image locale ou internationale d’écrivains haïtiens à sensibilité proches de celle du peuple … se réjouissent-ils du résultat ? En politique les conséquences des choix ne sont pas toujours celles qu’on attendait. Nous voici face à l’insurmontable antinomie de Max Weber, entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité… pour ceux alors capables de penser dans ce langage.
Malheureusement, quand je retourne au texte une dizaine de jours après, un malheureux écolier, bachelier du Collège Canado, Zamy Wander, visage ouvert et sympathique, front haut, porteur de promesses et d’espoir a succombé sous les balles assassines d’un agent de sécurité dépourvu de maîtrise de soi. Le destin ? Il passait au mauvais moment à proximité d’une manifestation numériquement insignifiante de professeurs réclamant des sous. Famille en deuil que nulle condoléance ne consolera.
II Et maintenant que faire ?
Bien que l’urgence soit totale, il ne faut surtout pas rafistoler les ruines de l’ancien système en reconduisant les même tares pour aboutir au même échec dans la formation du citoyen haïtien. Ne cherchons pas à nous le dissimuler : les brillantes réussites intellectuelles obtenues par le système ont rarement marché de pair avec d’aussi brillants engagements patriotiques. Quand je regarde ceux qui occupent la scène politique, quand je reconnais certains de mes anciens élèves parmi les histrions, voleurs et parfois criminels qui se pavanent en se prenant pour des hommes d’État, je me reproche presque d’avoir contribué à leur formation. Certes, je sais bien que nul, pas même les parents, n’est comptable de l’usage négatif que chacun fait de ce qui lui a été transmis, mais plusieurs générations d’enseignants (éducateurs ?) ont échoué à former des patriotes œuvrant pour la grandeur de leur pays. Si je n’avais pas entretenu ce rêve ou cette illusion, j’aurais peut-être tenté une carrière en France, où après six ans j’avais noué ou tissé, des liens nombreux et solides.
Ce qu’il faut écarter d’entrée de jeu, c’est la séduction du chant des sirènes dollarisées entonné par certains technocrates liés à des secteurs précis des USA et qui veulent faire croire que le remplacement du français par l’anglais résoudrait nos problèmes. Leur projet ? Une école « haïtienne » formant exclusivement les producteurs (ouvriers et techniciens de moyen niveau) correspondant à la main d’œuvre que réclame leur économie. Quelques boursiers brillants flatteraient les survivances de l‘orgueil « haïtien ».
Ensuite, prioritairement, il faut affronter deux types d’urgence. Celles d’ordre matériel, tels que les recensements et celles d’ordre pédagogique. S’il demeure encore quelques services fonctionnels au ministère et qui ne se cachent pas la tête dans le sable d’un « pseudo bac réussi », qu’ils se mettent au travail ! Ce ne sont pas les mêmes services, et alors… ?
Il y a urgence de disposer des résultats d’un recensement matériel concernant les écoles. Au niveau des personnes : recenser et localiser les élèves, les professeurs et tout le personnel d’encadrement. Et au niveau de espaces scolaires, publics ou non. Savoir lesquels sont occupés par les bandits, et les distinguer de ceux où de malheureux sans logis ont pris refuge ? L’approche ne saurait être la même. Identifier les locaux qui sont totalement détruits et voir si au contraire d’autres sont partiellement récupérables ?
Et dans le secteur non public, lesquels existent encore physiquement et seront capables de faire face aux dettes et faillites de fait, si on leur parle de réouverture ? Ah ! Si le Fond National D’Éducation (FEN) ne s’était pas contenter d’arroser les médias de l’annonce de sa grande enquête ?
Et maintenant dans la reconstruction d’un système éducatif « kraze », (ministre de l’éducation dixit),dans un État effondré, (Premier ministre dixit), que faire ?
D’abord limiter nos ambitions immédiates. « Pandie djakout nou roteu bwa nou ka rive. » Nous avons en charge ceux qui ont terminé (?) théoriquement leur neuvième année. La première exigence est de les retrouver, la seconde de les évaluer pour voir en combien de semaines ou mois donner à ce diplôme de fiction un contenu réel. Après, on verra. Pour ceux qui sont allés au bout de l’année de terminale. Il faut un processus similaire, mais aussi que leur soit décerné un parchemin (pas le diplôme du Bac national), qui reconnaisse leurs mérites, leur persévérance et leur courage, même physique quelques fois et par lequel l’État prend à sa charge les semaines et mois qui les mettront au niveau d’un vrai bac. Ce que j’écris les mécontentera dans l’immédiat, mais ils comprendront un jour que c’est leur avenir technique, universitaire ou autre que je veux
ainsi sauver à l’échelle nationale et internationale. Pour l’heure, ils ne sont que des victimes passives que nos pseudo-dirigeants passeraient subrepticement dans les pertes et profits de leur politique.
Mais que faire des stades intermédiaires (NS1, 2,3) ?
D’abord, arrêter de les alimenter : essayer de les retrouver et attacher des équipes à évaluer avec autant de délicatesse que possible leur niveau réel. Voir approximativement le temps qui sera nécessaire pour une vraie remise à niveau (semaines ou mois selon leur état.). Il ne s’agit pas de leur plaire mais de les sauver.
Parfois c’est avec un coup de poing que les sauveteurs assomment le noyé qu’ils veulent sortir de l’eau.
Quant à la suite, il faut partir des plus petits. En utilisant des monitrices de maternelle et des instituteurs du primaire. Même des espaces apparemment saugrenus comme des lieux de marché, une ou deux fois la semaine, selon leur fonctionnement. C’est de la base qu’il faut partir pour former à l’entente et à la coopération de futurs citoyens et citoyennes, avant que les enfants ne s’imprègnent de préjugés indélébiles. Et puis, il faut chercher, causer, discuter, (États généraux de l’éducation ?) Nous avons encore des têtes pensantes en sus des spécialistes de l’éducation. Qu’elles s’activent, sinon le pays sombrera dans le désespoir général car nous en sommes à laisser des jeunes trompés par les responsables fêter un faux succès qu’ils pleureront dans l’avenir et notre société de tolérance (comme on disait autrefois maison de tolérance) en vient même à accepter qu’un chef de Gang connu « Krisla » soit parrain de promotion de cette imposture. Je publie ces pages avec tristesse, mais ce serait lâchetéet trahison que de me taire après tant de prise de position antérieures sur ce sujet. Bientôt peut-être réserverai-je mon stylo à des écrits plus personnels, lassé à mon tour par ce mur de passivité silencieuse.
Patrice Dalencour
Pétion - Ville, le 1er Septembre 2025
