Il y a dans chaque village de France, dans chaque bourg d'Allemagne, dans chaque bourgade de Pologne ou de Belgique, un monument. Des noms gravés dans la pierre. Des hommes morts à vingt ans pour des guerres que leurs dirigeants avaient décidées loin d'eux, dans des palais, autour de tables couvertes de cartes et de cristal, tandis que la boue des tranchées engloutissait une génération entière. L'Europe porte la guerre dans sa chair d'une manière que l'Amérique, protégée par deux océans, n'a jamais vécue sur son propre sol. Ce n'est pas une nuance anodine. C'est une fracture de civilisation qui explique, en profondeur, bien des incompréhensions actuelles.
Les trois conflits franco-allemands — 1870, 1914-18, 1939-45 — ont ravagé un continent, tué des dizaines de millions de personnes, détruit des villes entières que des générations ont dû reconstruire pierre par pierre. Verdun, la Somme, Dresde, Caen, Oradour-sur-Glane — ces noms ne sont pas de l'histoire abstraite pour les Européens. Ils sont inscrits dans les gènes familiaux, dans les silences des grands-pères, dans les photos jaunies sur les buffets de cuisine, dans les lettres que les poilus n'ont parfois jamais eu le temps d'envoyer. La guerre en Europe n'est pas un souvenir lointain : c'est une blessure qui n'a pas encore tout à fait cicatrisé, recouverte par soixante-dix ans de paix relative et de construction institutionnelle, mais toujours là, sensible au moindre effleurement politique.
C'est précisément ce traumatisme collectif qui a engendré l'idée européenne. Adenauer, Schuman, Monnet n'étaient pas des idéalistes naïfs — c'étaient des hommes qui avaient vu, qui avaient perdu des proches, qui avaient compris que la seule réponse durable à la barbarie était l'intégration, la coopération, le renoncement à une partie de la souveraineté nationale au profit d'un projet commun. L'Union européenne n'est pas une construction technocratique : c'est une réponse civilisationnelle à l'horreur. Une réponse imparfaite, lente, parfois bureaucratique au point d'en devenir caricaturale, mais dont l'ambition fondatrice reste irremplaçable. Ceux qui aujourd'hui la méprisent ou la sabordent avec une désinvolture de joueurs de poker ne mesurent pas ce qu'ils risquent de détruire — ou peut-être le mesurent-ils trop bien.
Jamais de guerre sur le sol américain
L'Amérique n'a pas cette mémoire. Ses soldats sont morts en Europe, en Asie, au Pacifique — et le sacrifice de ces hommes fut réel, immense, digne de gratitude éternelle. Mais sur son sol, la guerre n'a pas laissé de traces physiques depuis la guerre de Sécession, dont les cicatrices furent d'une nature différente, intérieure et raciale plutôt que géopolitique.
La guerre reste, pour beaucoup d'Américains et surtout pour leurs dirigeants actuels, quelque chose qui se passe ailleurs — sur un écran, dans un rapport du Pentagone, dans une carte stratégique affichée dans une salle de situation climatisée. Cette distance psychologique fondamentale explique en partie l'inquiétante légèreté avec laquelle Washington parle aujourd'hui de conflits qui pourraient embraser des continents entiers. Quand on n'a jamais vu sa propre ville en ruines, il est plus facile de parler de bombing runs et de tapis de bombes comme s'il s'agissait de coups de dés dans un jeu de stratégie.
Avant de comprendre ce qui se passe aujourd'hui, il faut nommer une réalité que la politesse diplomatique a trop longtemps dissimulée : certains dirigeants américains mentent. Pas occasionnellement, pas par erreur — systématiquement, délibérément, instrumentalement. Le mensonge n'est pas un accident de leur gouvernance, c'est un outil de gouvernement. Un outil rodé, affiné, optimisé par des décennies de pratique impunie. Et le plus troublant, dans cette histoire, n'est pas que ces dirigeants mentent — car les puissants ont toujours menti — c'est que le monde entier le sait, et que rien ne change. Que les conséquences restent invariablement nulles. Que les mêmes qui ont menti sont ensuite invités dans les mêmes conférences internationales, reçus dans les mêmes chancelleries, consultés dans les mêmes think tanks. L'impunité institutionnalisée est peut-être la plus grande menace pour l'ordre international, bien plus que les mensonges eux-mêmes.
La guerre en Irak en 2003 en est l'illustration la plus parfaite et la plus documentée de l'histoire récente. Les armes de destruction massive n'existaient pas. Les services de renseignement américains et britanniques le savaient, ou en doutaient sérieusement des agents ont depuis témoigné sous serment, des notes internes ont été déclassifiées, des enquêtes parlementaires ont conclu à des manipulations délibérées. Pourtant Colin Powell se présente devant le Conseil de sécurité de l'ONU avec des diapositives fabriquées, le visage grave, la voix assurée, incarnant toute l'autorité morale d'un général respecté — et il ment. Tony Blair agite son fameux dossier sur les 45 minutes, mobilise sa rhétorique brillante, son charme politique intact et il ment. Une coalition autoproclamée envahit un pays souverain, tue des centaines de milliers de civils, détruit l'État irakien, déstabilise une région entière pour des décennies. Et les compagnies pétrolières américaines signent leurs premiers contrats d'exploitation dans les semaines qui suivent l'invasion. Le mensonge avait été rentable. Personne n'a été jugé. Personne n'a rendu de comptes. Colin Powell est mort en 2021, salué par des éloges funèbres unanimes. Tony Blair a été anobli.
L’Amérique l’impunie
Cette impunité totale est le terreau sur lequel pousse la génération suivante de mensonges. Pourquoi s'arrêter quand ça marche ? Pourquoi changer de méthode quand le monde encaisse, digère, oublie — ou feint d'oublier ? Cette même méthode a été utilisée grossièrement en Haïti, en coupant les visas à des responsables politiques et en le faisant savoir de façon humiliante, publique, calculée pour maximiser la destruction de leur réputation avant même tout examen des faits. On le sait que trop bien : ni l'ancien Premier ministre Laurent Lamothe, ni l'ancien ministre de l'Économie et des Finances Alfred Métellus, ni monsieur Edgar Leblanc, encore moins Fritz Jean, ni Lesly Voltaire, n'ont entretenu des liens avec des gangs en Haïti. Ce sont des sottises diplomatiques que l'on déverse pour écraser des adversaires ou ceux que l'on considère comme tels. Des accusations sans preuves, sans procédure, sans droit de réponse, brandies comme des massues dans l'espace public international. Certains compatriotes reprennent ces genres de fadaises parce qu'ils ne sont pas des patriotes. Un vrai patriote ne répète pas des mensonges visant à détruire d'autres compatriotes. Le nationalisme qui consiste à applaudir la main étrangère qui frappe son propre peuple n'est pas du patriotisme : c'est de la collaboration.
Venons-en à l'homme qui incarne aujourd'hui cette dérive avec une brutalité sans précédent dans l'histoire américaine moderne ! Donald Trump l'homme aux cheveux jaunes, comme certains l'appellent avec une ironie qui dit beaucoup n'est pas simplement un dirigeant populiste ou un nationaliste excentrique. Ce qui se passe aux États-Unis depuis son retour au pouvoir présente des caractéristiques autoritaires qui méritent d'être nommées avec précision, sans euphémisme ni précaution rhétorique. Le confort intellectuel de la périphrase a des limites morales.
Un nationalisme autoritaire et illibéral
Faut-il parler de fascisme ? Le mot a une définition historique précise, et il convient de l'utiliser avec rigueur pour lui conserver toute sa force analytique. Ce qu'on observe ressemble davantage à un nationalisme autoritaire et illibéral mais dont les caractéristiques fascisantes sont documentées et réelles, vérifiables, accumulées au point de former un tableau cohérent et alarmant. La détention d'enfants migrants dans des conditions qui ont choqué jusqu'aux observateurs conservateurs. Les séparations familiales érigées en politique d'État, assumées, revendiquées, présentées comme un outil de dissuasion. Les expulsions massives vers des pays tiers sans procédure judiciaire notamment vers la prison CECOT au Salvador, véritable goulag tropical dont les images ont fait le tour du monde et dont les conditions d'incarcération violent chaque standard international des droits de l'homme. Des résidents légaux arrêtés arbitrairement dans la rue, dans leurs foyers, parfois devant leurs enfants. Des étudiants étrangers expulsés pour des opinions exprimées sur des campus universitaires — comme si la liberté académique s'arrêtait aux frontières de la pensée acceptable pour l'administration en place. Ces faits ne sont pas des hyperboles militantes. Ils sont documentés, vérifiés, photographiés, attestés par des organisations indépendantes, des avocats, des juges fédéraux, des témoins oculaires. Le nier, c'est choisir délibérément l'aveuglement.
Mais le fascisme ne se réduit pas à la répression. Il se reconnaît aussi à la concentration du pouvoir exécutif, au contournement systématique des contre-pouvoirs, à la désignation d'ennemis intérieurs les journalistes, les juges, les migrants, les universités à la fusion entre l'État et les intérêts personnels du dirigeant, à la construction d'un culte de la personnalité qui dépasse les débats programmatiques pour toucher au registre de la foi tribale. Sur tous ces points, l'administration actuelle coche des cases que des constitutionnalistes américains y compris républicains, y compris des anciens membres de l'administration Reagan ou Bush décrivent avec une inquiétude croissante, dans des tribunes, des livres, des témoignages publics que les médias mainstream peinent encore à prendre au sérieux.
Elon Musk, homme le plus riche du monde, est désormais un acteur du pouvoir américain. Non pas en coulisses, non pas comme simple donateur ou lobbyiste — mais frontalement, ostensiblement, avec une arrogance qui elle-même constitue un message politique. Il est intervenu publiquement dans des élections européennes, soutenant ouvertement l'AfD allemande et Nigel Farage au Royaume-Uni, ce qui est sans précédent dans l'histoire des démocraties occidentales modernes. Un citoyen privé étranger, aussi riche qu'un État, qui s'immisce dans les processus démocratiques de nations souveraines avec ses milliards, ses algorithmes et sa plateforme de communication, sans aucun contrôle démocratique, sans aucune transparence sur ses motivations réelles.
L'alliance entre le pouvoir politique et la fortune privée la plus colossale de l'histoire humaine au service d'un projet de transformation autoritaire des sociétés n'a pas d'équivalent récent. Elle mérite un nom. Elle mérite une analyse. Elle mérite surtout une réponse politique à la hauteur de la menace. Ce que Hannah Arendt nous a appris, c'est que ces glissements se font progressivement, par accumulation de petites capitulations, chacune semblant isolément tolérable, chacune semblant défendable dans le contexte immédiat, jusqu'au moment où la ligne a été franchie sans qu'on s'en soit rendu compte.
Le moment où l'on réalise qu'on a basculé est souvent le moment où il est déjà trop tard. Les institutions américaines résistent encore certains juges fédéraux bloquent des décrets, la presse d'investigation continue de travailler dans des conditions de plus en plus difficiles, des États comme la Californie maintiennent une résistance juridique active et coûteuse. Mais elles sont soumises à une stratégie de saturation délibérée : prendre tellement de décisions controversées simultanément que les contre-pouvoirs sont débordés, épuisés, contraints de choisir leurs batailles, et finissent par capituler sur l'essentiel pour sauver le secondaire. C'est une technique connue. Elle a fonctionné en Hongrie. Elle a fonctionné en Turquie. Elle a fonctionné en Russie. Croire qu'elle ne peut pas fonctionner dans la plus vieille démocratie constitutionnelle du monde est peut-être la forme d'arrogance la plus dangereuse qui soit.
L’Iran, le prochain chapitre
L'Iran est le prochain chapitre de ce livre déjà écrit, déjà largement prévisible dans sa logique de progression. La posture de l'administration Trump vis-à-vis de Téhéran reprend trait pour trait la partition irakienne de 2003 avec quelques variantes contemporaines, une dose supplémentaire de cynisme personnel, et un contexte régional encore plus explosif.
Le peuple iranien souffre réellement du régime des mollahs : les femmes iraniennes se battent depuis des années pour leur liberté, au péril de leur vie, avec un courage qui force l'admiration et l'humilité. Leur cause est juste, leur combat est légitime, leur souffrance est réelle. Mais vouloir abattre ce régime par la pression maximale, les sanctions étranglantes qui appauvrissent d'abord les classes moyennes et populaires, et les menaces militaires qui consolident toujours le pouvoir en place en lui offrant un ennemi extérieur commode, c'est commettre une confusion fondamentale et dangereuse : confondre punir un régime avec libérer un peuple. L'Irak l'a démontré tragiquement : on peut détruire un régime et condamner un peuple à des décennies de chaos, de guerre civile, de milices sectaires et de misère structurelle. La libération promise se transforme en occupation humiliante, puis en vide politique rempli par les pires acteurs de la région.
Derrière le discours sur la liberté et la démocratie se profilent, comme toujours, les intérêts pétroliers colossaux de la région, les contrats d'armement faramineux signés avec des alliés autoritaires du Golfe, et les alliances électorales avec les lobbys les plus puissants de Washington. Marco Rubio, Secrétaire d'État d'origine cubaine fils d'une île qui a précisément souffert de l'interventionnisme américain, ironie dont il semble parfaitement imperméable ne pouvait pas être plus clair dans ses déclarations.
Son langage sur l'Iran, sur l'Amérique latine, sur le canal de Panama, sur le Groenland, sur le Canada même, n'est plus celui de la diplomatie. Ce n'est plus la langue des traités, des compromis, de la réciprocité entre souverains. C'est le langage colonial du XIXe siècle ressuscité au XXIe siècle — celui des sphères d'influence, des ressources naturelles à contrôler, des gouvernements à soumettre ou à remplacer selon les besoins de la puissance hégémonique.
La différence avec le colonialisme classique est mince, presque cosmétique : on ne plante plus de drapeaux, on installe des gouvernements vassaux et on signe des contrats pétroliers. Ce n'est pas de la politique étrangère. C'est de la guerre de procuration déguisée en croisade morale et le mensonge qui l'accompagne est déjà en cours de fabrication, soigneusement assemblé dans des sous-sols de think tanks payés par des fondations dont les noms ne figurent dans aucun rapport transparent.
Gaza toujours en sang
Pendant ce temps, à Gaza, l'histoire s'écrit dans le sang avec une implacable lenteur, devant les caméras du monde entier, dans une indifférence internationale qui constitue elle-même un jugement moral sur notre époque. Depuis octobre 2023, plus de 45 000 morts palestiniens sont documentés et les experts s'accordent à dire que le chiffre réel, intégrant les corps sous les décombres, les victimes de la famine organisée, les morts de maladies faute de médicaments et de soins, les blessés emportés des semaines plus tard dans des hôpitaux en ruines, dépasse probablement les 100 000. Des hôpitaux bombardés pas une fois, pas deux fois, mais systématiquement, méthodiquement. Des zones humanitaires frappées après avoir été explicitement désignées comme refuges. Des colonnes de civils fuyant sur des routes que l'armée avait elle-même indiquées comme sûres frappées. Une population civile privée systématiquement d'eau, de nourriture, de médicaments, d'électricité.
La Cour internationale de Justice, des rapporteurs spéciaux de l'ONU, des juristes parmi les plus rigoureux du monde dont certains ont consacré leur carrière à ce type de qualification précisément parce qu'ils en connaissent le poids utilisent le mot génocide. Non pas comme une métaphore militante, non pas comme une posture politique, mais comme une qualification juridique fondée sur des critères précis, définis par la Convention de 1948 que l'humanité avait adoptée en jurant : plus jamais.
Nous assistons peut-être au premier génocide documenté en temps réel de l'histoire humaine filmé image par image, diffusé sur toutes les plateformes du monde, commenté en direct, analysé par des dizaines de milliers de journalistes et d'observateurs. Et pourtant. Et pourtant le monde regarde. Et pourtant Trump couvre, soutient, arme, protège Netanyahou au Conseil de sécurité, utilise son droit de veto comme un bouclier derrière lequel se perpètre ce que le droit international a nommé. Netanyahou — homme sous plusieurs inculpations pour corruption dans son propre pays, dont la survie politique et judiciaire dépend objectivement de la poursuite du conflit, puisque la paix le renverrait devant ses juges — a compris depuis longtemps comment manipuler Trump.
En flattant son ego, en le positionnant comme le grand protecteur d'Israël, en activant tous les leviers électoraux et financiers disponibles à Washington, en lui offrant la scène et le rôle du sauveur. Un homme politique qui utilise la guerre pour échapper à la prison, soutenu par un président qui y voit des bénéfices politiques et électoraux immédiats : voilà à quoi ressemble la géopolitique du XXIe siècle dans sa version la plus crue, la plus nue, la plus débarrassée de tout vernis moral.
Maguet Delva
Paris (France)
