Personne ne va nous faire croire que celui qui dirige les États-Unis a toute sa tête pour décider de quelque chose de constructif, de sensé, de logique, quelque chose capable d’apporter ne serait-ce qu’une once de lumière à l’humanité. Car comment comprendre autrement ce personnage qui avance comme un char d’assaut ivre, écrasant tout sur son passage avec une brutalité aussi spectaculaire qu’insensée ?
Tel un éléphant lâché dans une porcelainerie diplomatique, il a réduit l’OTAN à une peau de
chagrin, piétiné l’ONU avec des bulldozers, avant de se lever un matin avec cette désinvolture propre aux grands enfants gâtés pour mettre sur pied, un concurrent de l’institution mondiale, moyennant un droit d’entrée d’un million de dollars par pays qui souhaite adhérer, c’est du Donald Trump et c’est merveilleux l’argent, toujours l’argent quitte à tuer des milliers de gens, la monnaie c’est son moi, et c’est la seule chose au fond qui l’intéresse, tout le reste c’est du grand-guignolesque.
Il faut avoir un brin de folie sévère pour agir de la sorte. Avec lui, c’est le bazar international version franchise commerciale, la diplomatie transformée en foire aux enchères. Dans cette tête ne dorment que des absurdités grandioses, des doubles langages soigneusement entretenus, et un irrespect chronique pour ses pairs qu’il promène avec lui comme un bagage de luxe. Il suffit d’observer comment ce président américain, en voyage officiel, pose les yeux sur une femme pour comprendre immédiatement que cet homme n’est décidément pas à sa place. Il n’est pas donné à tout le monde de regarder autrui avec un tel appétit de mauvais aloi, cet œil de prédateur égaré dans un protocole qu’il méprise. La place de Donald Trump, tout compte fait, n’est pas dans le Bureau Ovale,elle est dans les coulisses d’un monde sans règles ni égards.
Celui qui méprise l’Europe
Ce président américain ne mérite, ni ce peuple, ni son histoire, ni la gravité que la fonction exige. En matière de diplomatie, il a tout fait à l’envers, avec la grâce d’un funambule soûl : il finit là où il aurait dû commencer, commence là où les autres finissent, et confond la tribune internationale avec un plateau de télé-réalité. L’Europe, il la méprise cordialement. Il y déverse ses petites phrases mal écrites, construites à la hache, avec une lecture aussi biaisée que partielle de ce qui reste pourtant l’une des plus belles architectures humaines jamais érigées celle d’États qui, hier encore, se faisaient la guerre, et qui ont choisi, contre toute attente, la paix comme fondation commune.
Donald Trump et ses affidés dont le vice-président, et a fortiori l’inénarrable Elon Musk, ce milliardaire qui joue les apprentis sorciers de la politique mondiale se sont donné pour mission inavouée de fracasser cette construction, de la dépecer méthodiquement, et de faire émerger, comme un fantôme qu’on croyait définitivement enterré la conception hitlérienne du continent européen : des nations repliées sur elles-mêmes, soumises à la loi du plus fort, hostiles les unes aux autres. Nous en sommes là. Ce n’est plus de l’analyse, c’est du constat. Donald Trump est comme un footballeur au talent bruyant, ballon aux pieds, qui a passé tout le match à ignorer ses coéquipiers, à les mépriser, à jouer seul contre tous et qui, incapable de marquer, se retourne vers eux en les suppliant de l’aider.
L’homme qui a écrasé toutes les formes de coopération internationales avec la jubilation d’un enfant qui renverse ses cubes se lève un beau matin d’hiver américain, regarde par la fenêtre, la neige sur Washington, et dit tranquillement : « Tenez, je vais faire une guerre avec l’Iran avec Quelques mensonges bien calibrés, un peu de mise en scène je vendrai ça comme toujours. »
Mais devant le désastre annoncé d’une telle guerre absurde, devant le fait que l’homme aux cheveux jaunes s’était laissé entraîner dans l’orbite de celui qui a organisé le premier génocide du XXIe siècle, au vu et au su du monde entier, sans que la communauté internationale ne bouge réellement, tout cela prouve, si besoin en était encore, que la Maison Blanche est aujourd’hui tenue par un grand enfant qui n’a ni l’aptitude, ni la profondeur, ni la simple capacité humaine de discerner ce qui est juste dans l’intérêt de son propre peuple. Cet ego surdimensionné aussi démesuré qu’une enseigne au néon sur une chapelle est fondamentalement incompatible avec la fonction même de chef d’État. Car gouverner, c’est d’abord savoir se faire tout petit devant la complexité du monde. Et cela, visiblement, cet homme-là ne l’apprendra jamais.
Et maintenant il demande de l’aide à l’Europe
C’est dans ce contexte qu’il faut imaginer Emmanuel Macron, ce matin-là, savourant en silence une victoire d’un genre rare, ni boursière, ni militaire, ni électorale. Une victoire bien plus précieuse et bien plus douce : celle de la logique elle-même. Il n’a pas eu besoin de lever une armée, de spéculer sur les marchés, ni de prononcer un grand discours. Il lui a suffi d’attendre. D’attendre que la réalité, cette vieille ennemie des hommes pressés et des ego surdimensionnés, finisse par frapper à la porte de la Maison Blanche et présenter sa note. Car voilà ce qui s’est passé : Donald Trump a écrit au président français pour lui demander de l’aide. Lisez cette phrase une seconde fois. Laissez-la résonner. L’homme qui a passé des mois à traiter l’Europe comme une arrière-cour mal entretenue, à distribuer ses mépris comme d’autres distribuent des cartes de visite, à démonter pièce par pièce l’édifice de la coopération transatlantique avec la satisfaction d’un démolisseur payé à l’heure cet homme-là a tendu la main vers Paris. C’est proprement ahurissant. C’est le boxeur qui a passé tous les rounds à frapper son partenaire d’entraînement, qui lui a cassé le nez, abîmé les côtes, humilié devant la salle et qui, à bout de souffle, se tourne vers lui en murmurant : « Tu peux m’aider ? »
Et Macron a dit non. Un non catégorique, net, sans détour ni fioriture diplomatique. Et ce refus, paradoxalement, est encore plus dérangeant que la demande elle-même car il révèle l’absurdité totale de la situation dans toute sa nudité. À quoi bon, en effet, détruire méthodiquement une coopération pour venir ensuite en solliciter les fruits ? C’est vouloir brûler la forêt le matin et se plaindre de l’absence d’ombre le soir. C’est démanteler le pont pierre par pierre, puis s’étonner de ne plus pouvoir traverser la rivière.
Trump a passé son temps à saper les fondations de l’alliance, et il vient désormais frapper à la porte de l’édifice en demandant l’hospitalité. La logique, elle, n’a pas de mémoire courte. Il y a dans ce renversement de situation quelque chose qui dépasse la simple anecdote diplomatique. C’est une leçon d’histoire en temps réel. Macron, que l’on a souvent décrit comme trop jeune, trop lisse, trop technocratique pour incarner la gravité de la fonction, se retrouve soudainement dans la position du sage face à l’agité du bâtisseur face au démolisseur. Car l’Europe, celle que Trump méprise, celle que ses affidés cherchent à fracturer de l’intérieur, celle qu’Elon Musk rêve de réduire à une collection de nationalismes rivaux et dociles cette Europe-là tient encore debout. Elle est imparfaite, lente, parfois paralysée par ses propres contradictions, certes. Mais elle est là. Et c’est précisément parce qu’elle est là que Trump, acculé par ses propres erreurs, a dû se résoudre à demander.
L’incompréhensible, dans tout cela, c’est ceci : comment peut-on vouloir détruire ce dont on aura inévitablement besoin ? C’est la question que Macron n’a pas eu besoin de poser à voix haute. La situation s’en est chargée à sa place. Et quelque part dans l’Élysée, dans ce silence feutré que les grandes institutions savent si bien préserver, la logique a souri.
Maguet Delva
Paris (France)
