Trois cent vingt partis politiques.
Trois cent vingt.
Prenez un instant. Laissez ce chiffre vous habiter.
Pas pour l'admirer — mais pour mesurer l'étendue du désastre qu'il représente.
Dans une démocratie digne de ce nom, 320 partis provoqueraient un séisme institutionnel, une commission d'enquête, un débat national.
En Haïti, le Conseil Électoral Provisoire l'annonce comme on lit un bulletin météo — avec le même flegme, la même indifférence, la même absence de honte. Et pendant ce temps, le pays brûle.
Le carnaval des ruines
Soyons précis. Soyons impitoyables.
De larges pans du territoire haïtien ne sont plus sous le contrôle de l'État — ils sont sous celui des gangs. Des quartiers entiers de Port-au-Prince ont été vidés de leurs habitants par la terreur armée. Des familles entières errent, déplacées, sans toit, sans recours. Des écoles ferment. Des routes sont coupées. Des marchés désertés.
Et dans ce décor de désolation, que fait la classe politique haïtienne ?
Elle crée des partis. Elle imprime des logos. Elle rédige des statuts. Elle pose pour des photos. Elle prépare des discours.
Trois cent vingt fois.
Il y a quelque chose d'obscène — oui, "obscène" — dans cette frénésie partisane au milieu du chaos. Comme des hommes qui se disputent les couverts pendant que la maison est en feu.
Martelly 2015 : la décision qui a tout aggravé
Pour comprendre d'où vient cette inflation, il faut nommer les responsabilités.
En janvier 2015, le gouvernement Martelly décida d'abaisser le seuil requis pour créer un parti politique : de 500 membres à 20. Vingt personnes. Deux tables dans un restaurant suffisent désormais à fonder une « force politique nationale ».
On nous dit que c'était pour élargir la démocratie. Pour l'ouvrir au peuple.
Le résultat ? Trois cent vingt partis. Une démocratie en miettes. Un bulletin de vote qui ressemble à un annuaire téléphonique.
Ce n'est pas de l'ouverture démocratique. C'est de la désinvolture institutionnelle habillée en réforme.
Et les mêmes qui ont pris cette décision, ou qui l'ont applaudie, ou qui en ont profité — devinez quoi ?
Ils se préparent à se présenter aux élections de 2026.
L'insolence des fossoyeurs en campagne
C'est ici que la mordante vérité doit être dite, sans euphémisme, sans gants.
Parmi ces 320 partis et leurs représentants, combien ont déjà tenu le pouvoir ?
Combien ont géré des ministères, présidé des institutions, dirigé des communes ?
Combien ont détourné des fonds, paralysé des réformes, négocié avec des acteurs armés, ou simplement regardé le pays sombrer depuis le confort de leur véhicule blindé ?
Et aujourd'hui — avec cette audace qui confine à la provocation — ils reviennent.
Ils frappent aux portes du CEP.
Ils déposent leurs dossiers de candidature.
Ils sourient aux caméras.
Il faudrait un mot plus fort que "cynisme" pour qualifier cela.
Ce sont les fossoyeurs qui réclament la direction des pompes funèbres.
Ce sont les pyromanes qui postulent au poste de chef des pompiers.
Et ils le font la tête haute, comme si le peuple haïtien avait la mémoire courte, comme si la misère qu'ils ont contribué à installer s'était évaporée avec les promesses de leur prochaine campagne.
L'alerte ignorée d'Alex St-Gardien Jecrois
Et comme si ce tableau n'était pas assez sombre, une menace technique vient s'y ajouter.
Depuis plusieurs années, Alex St-Gardien Jecrois, expert en systèmes électoraux, crie dans le désert. Par lettres ouvertes, analyses rigoureuses et interventions publiques, il a documenté les failles du système informatique électoral haïtien — notamment le risque de duplication des cartes électorales, une vulnérabilité qui pourrait permettre une manipulation systématique du registre des votants et ouvrir la porte à une fraude industrielle.
Sa recommandation est claire : un audit indépendant, rigoureux et public, avant tout scrutin. Les autorités n'ont pas répondu.
Elles n'ont pas daigné répondre.
Parce qu'un système électoral opaque arrange certains. Parce que les failles ne sont pas toujours des accidents — parfois, elles sont des outils.
Les cicatrices que personne ne veut voir
Le scepticisme du peuple haïtien n'est pas de la passivité. C'est de la lucidité acquise à prix fort.
2010 : une élection présidentielle souillée de fraudes, chahutée par des pressions internationales, dont les résultats furent contestés jusqu'à l'absurde.
2015 : une crise électorale totale, des irrégularités massives documentées, un scrutin annulé — le tout dans le contexte même de la décision Martelly qui venait de transformer la création d'un parti en formalité administrative.
Chaque cycle électoral a laissé le pays un peu plus épuisé, un peu plus méfiant, un peu plus convaincu que les élections ne sont pas un chemin vers la justice — mais un théâtre où se rejoue, à chaque fois, la même pièce de dupes.
La transition face à ses responsabilités — ou à sa honte
Les élections générales sont annoncées : 30 août et 6 décembre 2026.
La transition politique qui doit les organiser porte une responsabilité historique. Pas rhétorique. Historique.
Parce que si ces élections se tiennent dans les mêmes conditions de chaos, d'impunité technique et d'absence de sécurité, elles ne produiront pas une démocratie.
Elles produiront une légitimité de façade — suffisante pour calmer les chancelleries étrangères, insuffisante pour reconstruire un État.
Trois questions s'imposent, auxquelles la transition doit répondre devant le peuple — pas devant les bailleurs, pas devant la communauté internationale :
La sécurité sera-t-elle garantie sur l'ensemble du territoire, ou abandonne-t-on à leur sort les citoyens des zones sous contrôle des gangs ?
Le système électoral fera-t-il l'objet d'un audit indépendant comme l'a exigé Alex St-Gardien Jecrois — ou choisit-on délibérément l'opacité ?
Les résultats seront-ils incontestables — ou prépare-t-on déjà la prochaine crise post-électorale ?
Le silence serait une réponse. Et cette réponse condamnerait le processus avant même qu'il commence.
Conclusion : le peuple mérite mieux que ce cirque. Trois cent vingt partis politiques.
Certains y liront un pluralisme démocratique. Ils auront tort.
Ce qu'on y lit, c'est le portrait craché d'une classe politique qui s'est reproduite comme une tumeur — proliférant sans programme, sans vision, sans mandat moral — pendant que la nation agonisait. La démocratie haïtienne ne sera pas sauvée par 320 logos et autant d'ambitions mal dissimulées.
Elle sera sauvée — si tant est qu'elle puisse l'être encore — par la restauration d'un État qui protège, d'institutions qui inspirent confiance, et d'une classe politique qui commence enfin par rendre des comptes sur ce qu'elle a détruit avant de réclamer le droit de gouverner.
Sinon, le scrutin de 2026 sera ce que tous les scrutins précédents ont été :
une promesse de démocratie qui se transforme, une fois encore, en désillusion nationale.
Pierre Richard Raymond
Le 15 Mars 2026
