Dans l’une de ses émissions, le journaliste senior Guerrier Henry a déploré l’état alarmant des partis politiques en Haïti, rejoignant ainsi l’opinion de nombreux professionnels des médias et experts de la politique haïtienne. Selon lui, seul EDE ressemble à ce que doit être un parti. Cependant, Henry n’est pas allé au bout de son raisonnement politique au moment où 320 partis politiques se sont inscrits pour les prochaines élections présidentielles, législatives, sénatoriales et des collectivités territoriales. Il n’a pas non plus expliqué si sa conviction relative à EDE se fonde sur les activités entreprises.
En fouillant dans mes archives, je suis tombé sur une vidéo de Gazette du journaliste Assad Volcy, dont la position concernant EDE est identique à la mienne. Comme moi et comme Henry, il constate que ce parti est en train de gagner du terrain politique.
Si, en ma qualité de chercheur et de politologue, j’adhère aux initiatives d’EDE, c’est parce qu’elles répondent à ce que je faisais lorsque j’étais responsable à certains niveaux de l’État. Savoir reconnaître à sa juste valeur le travail d’un parti politique sur un terrain miné comme celui d’Haïti, où tout est risqué, ne retire en rien la valeur des autres.
Qu’on soit pour ou contre le parti du Dr Claude Joseph, on doit reconnaître que la démarche initiée en faveur des jeunes est un bon engagement. Ses initiatives sociales et éducatives projettent une autre image des partis. Le président stratégique du parti ne rate, en effet, aucune occasion pour faire passer ce message : « Grâce à des milliers d’Engagés répartis sur tout le territoire national, animés par l’amour de changer les choses, nous entendons poursuivre le travail de modernisation et de professionnalisation de notre action politique. »
Il le prouve, car malgré les obligations d’inscription des partis, son équipe d’EDE a organisé, à Delmas 75, une clinique mobile en faveur des femmes, qui ont pu obtenir des consultations, des soins et des médicaments. Une autre équipe s’était aussi rendue dans le Sud pour un grand rassemblement en faveur des femmes à l’occasion du 8 mars. Auparavant, la direction du parti avait invité une grande personnalité culturelle, l’ancienne ministre de la Justice, Emmelie Prophète-Milcé, à venir échanger avec les jeunes d’EDE sur les droits des femmes. À mon avis, cela a été un succès de plus pour le parti. À cette occasion, Prophète-Milcé a repris la célèbre expression latine de Jules César, « Veni, vidi, vici » — « Je suis venue, j’ai vu, j’ai vaincu » — pour saluer avec force et admiration la dynamique de modernisation et d’institutionnalisation qu’elle observe au sein du parti.
Le week-end dernier encore, le parti a organisé une grande séance de formation dans l’Artibonite et, parallèlement, ses lieutenants étaient aux Cayes pour des séances de lecture collective et d’analyse critique de documents de référence portant sur l’histoire et les partis politiques. Je viens tout juste d’apprendre, à travers une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, que le dimanche 15 mars, le coordonnateur de la commune de Carrefour a organisé une séance de formation portant sur la doctrine du parti EDE. Cette initiative s’inscrit dans une démarche visant à renforcer la compréhension de la vision et de la mission du parti par ses membres. Je note ces initiatives afin de montrer la voie que devraient suivre les autres partis pour se structurer davantage, mieux former leurs cadres et asseoir une action politique plus sérieuse et plus durable.
Le trop-plein de partis
Certaines formations politiques ne se positionnent que pour obtenir l’apport financier de l’État à l’occasion des élections, ce qui engendre, à mon avis, la multiplication des partis, sans aucune vision sociétale à long ou à moyen terme. Au lieu de contribuer à promouvoir la démocratie pour le bien-être de la nation, ils entretiennent le sous-développement d’Haïti.
C’est dans ce contexte que j’analyse cette pléthore de partis, passée d’une centaine en 1990 à plus de 200 en 2015, formels ou informels, pour atteindre aujourd’hui 310 inscrits. En effet, cette situation est la conséquence d’une dérive créée par le législateur, qui a réduit, selon les dernières dispositions, le nombre d’adhérents requis de 5 000 à 25 personnes.
Dans le passé, c’est-à-dire au début de la transition démocratique, la multiplication des partis s’inscrivait encore dans une certaine dynamique où comptaient la personnalité individuelle, un certain niveau intellectuel et la notabilité, dans le prolongement d’un certain prestige lié aux valeurs humaines. Car la dictature n’avait pas fait disparaître les compétences au plus haut niveau parmi les membres de l’opposition. Cependant, au fil du temps, les valeurs indispensables aux institutions sont en chute libre depuis les trente dernières années.
Pourtant, après toutes ces considérations de nombre, surgit l’exigence fondamentale de la qualité, nécessaire à l’équilibre du système et à son développement économique et social. Contrairement à cette logique, les partis politiques, pourtant l’un des critères du régime démocratique, se sont développés en Haïti sans véritable équilibre ni morale politique.
Je constate que le souci de ces formations de façade porte davantage sur la quantité que sur la qualité. Lors d’une prise de parole, le fondateur d’« Atizan bon chanjman », Evans Paul, dresse, en quelques mots, un tableau clair de la situation des partis politiques en Haïti. La réflexion de l’ancien Premier ministre oscille entre vérité, réalité et absurdité, tout en laissant entrevoir un souhait de restructuration à partager entre certains partis aux visions progressistes communes.
Conscient du rôle des partis dans une société démocratique et dans un État de droit, Konpè Plim s’inquiète, avec raison, de cette prolifération de partis. Pour lui, le pays doit inévitablement sortir de cette pagaille en vue de retrouver la morale politique tant attendue, proposant l’organisation d’assises nationales patriotiques. « L’inscription de trois cent vingt (320) partis politiques dans le processus électoral engagé par le Conseil Électoral Provisoire (CEP) constitue un signal révélateur de l’état de fragmentation qui traverse aujourd’hui la société haïtienne, déplore-t-il. Cette prolifération de groupuscules politiques, loin de traduire la vitalité d’un pluralisme démocratique mûr, met plutôt en évidence la profondeur de la crise nationale. Elle révèle une dispersion d’ambitions souvent improductives et une multiplication de représentations politiques sans véritable ancrage social ni vision structurante. »
Nous sommes en droit d’être plus pessimistes qu’à l’occasion des joutes électorales des années passées, face à cette avalanche de partis politiques. Le virus présidentiel n’est pas étranger à cette multiplication. Il est certain que cette prolifération ne va pas améliorer les conditions d’application de la Constitution de 1987. Celle-ci privilégie la participation quantitative des citoyens aux élections afin de légitimer non seulement les votes, mais aussi les autorités qui en découlent ; pour cela, la qualité est essentielle.
Je suis convaincu que, même avec l’existence de plateformes politiques, des votants majoritairement analphabètes auront à choisir un candidat à la présidence parmi, éventuellement, 120 ou 220 prétendants issus des 320 partis. Les résultats escomptés seront décevants pour la société, notamment pour la démocratie. Toutefois, l’histoire retiendra que ce CEP aura été, dans l’histoire électorale, celui qui aura traité le plus grand nombre de dossiers de candidatures à la présidence et de partis politiques.
Dr. Emmanuel Charles
Juriste, sociologue et spécialiste des questions électorales
