Dans un pays où les gangs contrôlent l’essentiel de la capitale et où plus d’un million et demi de personnes vivent en situation de déplacement forcé, un geste diplomatique discret vient rappeler que Haïti n’est pas complètement effacée de la carte multilatérale. Fin février 2026, les ambassadeurs du Chili, du Mexique et le chargé d’affaires du Brésil se sont rendus au ministère des Affaires étrangères pour une demande claire : obtenir le soutien officiel d’Haïti à la candidature de Michelle Bachelet au poste de Secrétaire général des Nations Unies. Cette sollicitation, rapportée par des médias locaux comme Vant Bèf Info et Le Reflet Haïti, invite à une réflexion plus profonde : au-delà du symbole, que reste-t-il vraiment de la capacité d’influence haïtienne sur la scène internationale quand l’État peine à assurer sa propre souveraineté interne ?
Le contexte de cette démarche est limpide. Le mandat d’António Guterres s’achève le 31 décembre 2026. Le processus de sélection, encadré par les résolutions récentes de l’Assemblée générale, repose sur une procédure en deux temps : le Conseil de sécurité formule une recommandation (souvent après des sondages informels et en évitant les vétos des permanents), puis l’Assemblée générale nomme formellement le ou la titulaire pour un mandat de cinq ans, renouvelable une fois. À mi-mars 2026, plusieurs candidatures officielles sont déjà déposées sur le site de l’ONU : Michelle Bachelet (nominée le 2 février par le Chili, le Brésil et le Mexique), Rebeca Grynspan (Costa Rica, 3 mars), Macky Sall (Sénégal, par le Burundi), Virginia Gamba (Argentine, 11 mars) et Rafael Grossi (Argentine). Parmi elles, Bachelet incarne une figure forte du multilatéralisme latino-américain : ancienne présidente du Chili à deux reprises, ex-directrice d’ONU Femmes, ex-Haute-Commissaire aux droits de l’homme. Son parrainage régional vise à consolider le bloc GRULAC (Amérique latine et Caraïbes), qui regroupe 33 États et représente un poids non négligeable dans les alliances diplomatiques.
C’est précisément dans ce cadre régional que la voix haïtienne est sollicitée. Le GRULAC fonctionne comme un espace de coordination où les petits États, même fragilisés, conservent une place égale. Haïti, en tant que membre actif, bénéficie de cette égalité formelle : chaque pays dispose d’une voix unique à l’Assemblée générale. Les trois pays latino-américains ne se contentent pas d’un geste protocolaire ; ils cherchent à bâtir une dynamique unie pour faire valoir une candidature régionale crédible, surtout dans un moment où la pression monte pour une femme au poste (jamais occupé par une depuis la création de l’ONU en 1945). Solliciter Haïti, c’est reconnaître que, malgré la crise, elle reste un acteur dont l’appui peut contribuer à solidifier un bloc et à envoyer un signal de cohésion latino-caribéenne.
Pourtant, cette reconnaissance formelle contraste avec la réalité haïtienne sur le terrain. L’État central ne contrôle qu’une fraction limitée de Port-au-Prince, les institutions sont affaiblies par des années de transitions chaotiques, et les élections prévues en 2026 – premier scrutin depuis plus d’une décennie – demeurent suspendues à la restauration d’un minimum de sécurité. Dans ce contexte, la diplomatie haïtienne opère sur un terrain miné : elle peut encore être consultée, mais elle manque cruellement de leviers concrets pour transformer un soutien en gains tangibles. Les observateurs notent souvent que les petits États stables (comme le Costa Rica ou la Jamaïque) parviennent à monnayer leur voix en échanges réels – aide au développement, appui sécuritaire, visibilité accrue. Pour Haïti, la sollicitation reste largement symbolique : on demande un appui sans que cela s’accompagne, pour l’instant, d’engagements massifs sur les priorités haïtiennes (financement des élections, renforcement de la force anti-gangs, ou pression accrue sur les acteurs régionaux pour stabiliser le pays).
Cette tension révèle un paradoxe profond de la diplomatie haïtienne contemporaine. D’un côté, le pays conserve une présence institutionnelle intacte : siège à l’Assemblée générale, participation au GRULAC et à la CARICOM, reconnaissance formelle de sa souveraineté. Les grandes puissances régionales continuent de frapper à sa porte parce que, dans les équations multilatérales, chaque voix additionnelle compte pour construire des majorités ou éviter des isolements. De l’autre, cette présence est fragilisée par l’incapacité de l’État à projeter une autorité effective à l’intérieur de ses frontières. La nouvelle ministre des Affaires étrangères, Raina Forbin, et le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé héritent de ce décalage. Ils ont l’opportunité de transformer ces sollicitations en opportunité : conditionner un soutien à des avancées concrètes sur la sécurité ou les élections, ou au moins utiliser ces contacts pour rappeler les besoins urgents d’Haïti.
Au fond, la réponse à la question posée par le titre n’est ni oui ni non tranché. La voix d’Haïti compte encore – les faits diplomatiques de février 2026 le démontrent sans ambiguïté. Mais elle compte aujourd’hui davantage comme une pièce dans un puzzle régional que comme une force autonome capable d’imposer ses priorités. Pour que cette voix passe d’une simple sollicitation à une réelle influence, il faudra que la stabilisation interne rejoigne enfin les ambitions multilatérales. Sans cela, Haïti risque de rester un État dont on demande l’appui sans jamais vraiment écouter les cris de détresse qui l’empêchent de se faire entendre pleinement.
Sylvestre Marc-Arsheley ( étudiante en relations internationales)
Sources principales :
Vant Bèf Info (25 février 2026) – Détails de l’audience avec les diplomates chiliens, mexicains et brésiliens.
Le Reflet Haïti (25 février 2026) – Confirmation de la sollicitation pour Michelle Bachelet.
Site officiel de l’ONU (un.org/en/sg-selection-and-appointment) – Liste actualisée des candidatures et documents joints.
PassBlue et 1for8billion.org – Suivi du processus de sélection 2026.
Rapports ONU sur Haïti (BINUH, Carlos Ruiz Massieu) – Contexte de la crise sécuritaire et politique.
