Bel-Air !
Mon amour debout dans les gravats,
Mon nom planté dans ta poussière,
Ma mémoire cousue à tes pierres.
Je t’aime sans détour,
Sans masque, sans humour,
Je t’aime comme on aime une blessure
Qui refuse de guérir.
Je t’ai crié partout
Dans mes phrases, dans mes silences,
Dans les interstices de mes absences.
Bel-Air,
Tu me manques comme manque l’air
À celui qu’on plonge dans l’histoire sans retour.
Je rêve de te réinventer
Avec mes mots comme des briques,
Avec mes souvenirs comme du ciment.
Mais tes fils…
Tes propres fils
T’ont parfois trahi,
Comme on trahit une mère
Parce qu’elle nous ressemble trop.
Et pourtant
Je te regarde…
Je te parle…
Je te dis : Patience !
Bel-Air !
Je rêve et je crève
Dans ce rêve sans trêve
Où je te retrouve entière,
Sous les galeries d’acajou,
Sous les tôles neuves et rouillées,
Comme une musique faite de soleil et de pluie.
Tu te souviens ?
Quand la pluie tombait
tic… tac…
Comme un tambour discret sur les toits,
Et que son odeur montait des cours
Comme une prière chaude
Qui endormait les douleurs.
Tu te souviens ?
La nature respirait dans tes veines,
Les arbres parlaient avec le vent,
Et l’espoir du lendemain
Avait le goût du café partagé.
Les madansara,
Reines debout de la survie,
Portaient le monde sur leurs têtes
Sans jamais courber l’âme.
Les hommes, eux,
Allongeaient les rues jusqu’à la Croix-des-Bossales,
Traçant des lignes de courage
Dans le sable du quotidien.
Et là
Oui, là
L’église du Perpétuel-Secours !
Cœur battant de nos prières,
Refuge des genoux usés,
Où l’on déposait nos peurs
Comme on dépose un enfant fatigué
Dans les bras de Dieu.
Bel-Air !
Tu étais plus qu’un quartier
Tu étais une promesse.
Mais aujourd’hui…
Aujourd’hui,
Tes murs parlent avec des trous de balles,
Tes rues respirent à peine,
Et tes nuits avalent les rêves
Comme des bêtes affamées.
Et moi
Moi, je mets ma tête à couper
Que rien rien
Ne pourra effacer
Ce que tu es en moi.
Bel-Air,
C’est une plaie
Mais c’est aussi une flamme.
Une racine
Qu’aucune tempête ne déracine.
Qu’on m’écoute ou non
Qu’on comprenne ou pas
Je suis de Bel-Air.
Et Bel-Air ne me sera jamais étranger.
Dr. Emmanuel Charles
