Regarder la manière dont l’œuvre romanesque de Miguel de Cervantes Saavedra a été construite, voilà un intéressant exercice que s’était proposé de faire, qu’a fait Knud Togeby dans un travail dont le titre original est La composition du roman « Don Quijote », publié sous la forme « Orbis Litteratum, Suplementum, 1 Munksgaard (1957), et dont la traduction La Estructura Del Quijote »,[1977 – Coleccion de Bolsillo], telle quelle nous est parvenue (étude préliminaire et notes, sans la table des matières), est de Antonio Rodriguez Almodovar, docteur en Philologie Moderne, de l’Université de Séville. Et l’occasion, ne peut être qu’une occasion, de faire ce parcours, par éthique, et pour nous permettre aussi de voir les structures grammaticales, avec la traduction de cette étude, en ce mois d’avril où en Espagne, je m’imagine, qu’en plus de commémorer le « Jour de Cervantes, de la Littérature et du Livre espagnol », l’on doit avoir une attention à l’endroit de cette « légende littéraire » qui prit naissance à Alcalà de Henares en 1547 et dont la mort en l’année 1616 est vieille déjà de 410 ans.
En somme, l’essai, et il n’est pas le seul, de Knud Togeby sur La composition du roman « Don Quijote » qui fait l’objet de nos considérations dans ce texte part de l’idée que la réception d’une œuvre dont la créativité littéraire résulte surprenante pour son temps est conditionnée par divers facteurs desquels celui en relation avec la culture du lecteur, et plus encore la motivation de celui-ci lorsqu’il lit un livre. Cela peut être vu avec plus de clarté dans le cas qui nous occupe – la réception du Quijote au Danemark - qui reflète comment est la finesse de ce pays ou tout au moins de ce linguiste danois au niveau intellectuel.
Cela dit, les archives de l’Association Culturelle des Anciens de l’Institut Lope de Vega étant hébergées par un ancien président de ladite Association, cette dernière qui depuis un certain temps n’avait plus de siège fixe, nous faisons le projet d’aborder cette relation à partir de nos faibles connaissances acquises à cet Institut en Littérature Hispano-américaine (oct.75-juin79) et à travers l’étude du linguiste danois qui, en 1957, a produit ce travail sur lequel nous nous penchons ici. Il ne s’agit pas de réunir une masse de documentations de nombre de critiques ou de penseurs patentés, du moins de nous centrer sur l’auteur de La composition du roman « Don Quijote », en considérant aussi l’étude préliminaire et notes du professeur Antonio Rodriguez Almodovar, docteur en Philologie Moderne, auteur de Lecciones de narrativa Hispano-americana (publié par l’Université de Séville) et La estructura de la novela burguesa, entre autres travaux dont le dénominateur commun est un essai de synthèse entre la méthode structurelle et la pensée dialectique appliquée aux études littéraires. C’est peu, mais suffisant dans la mesure où cette année 2026 marquant le 410 dixième anniversaire de la mort de Miguel de Cervantes Saavedra est ce qui sert de prétexte à notre démarche. Ce peu de témoignages auxquels je me suis limité, qui comme un jour d’hiver se levant sur du granit, ambitionne de projeter une lumière plutôt blafarde sur cette facette de l’œuvre cervantine, en même temps qu’elle reflète à la fois quelques symptômes des propres malaises de l’Hispanisme en Haïti, à Port-au-Prince principalement. Entre le professeur Hubert De Ronceray, en son temps, président de l’Association Haitiano-Hispanique qui, sous les auspices de l’Institut Lope de Vega, donnait et invitait à donner des conférences savantes sur l’œuvre de Cervantes, et l’Ambassadeur colombien, mi-decenie 80, Juan Zapata Olivella, invité par le dynamique Ambassadeur d’Espagne José Francisco de Castro y Calvo, avec la collaboration de cet Institut et de l’Association Culturelle des Anciens du même nom, qui entretenaient sur ces thématiques, et jusqu’à récemment entre 1995-97, l’historien espagnol Juan Blazquez Miguel, invité par l’Association Haitiano-Hispana, sous la houlette de Yanick Louis, détentrice d’une Maîtrise en Espagnol de l’Université Paris III, Sorbonne Nouvelle, présidente d’alors de ladite Association, trois décades se sont écoulées durant lesquelles on n’a pas été en débat sur la réalité culturelle, philologique cervantine, et en général sur l’Hispanisme.
Quand se manifesta l’intérêt pour la littérature espagnole au Danemark, Knud Togeby (dont nous ne saurions prétendre qu’il soit le seul) apparut alors comme un territoire de convergence dans lequel se reflétait l’hispanisme et se conjecturait cette étude ; une espèce de jeux de miroirs hyperboliques que cette figure jusqu’à un certain point quichottesque des lettres espagnoles qui illuminaient la vie danoise et espagnole.
L’esthétique et l’art danois (à moins que ce ne soit Togeby lui-même) ayant apparemment tracé des lignes claires de démarcations entre les différents champs de la créativité – le grand Homère n’écrivit pas en latin parce qu’il était grec, Virgile n’écrivit non plus en grec parce qu’il était latin, tandis que Cervantes, comme le fera remarquer Togeby, écrira son roman en prose et dans sa langue maternelle. Ancré dans ce qui a l’air d’être une tradition – je peux me tromper, ignorant tout de la littérature danoise - Knud Togeby a suivi le même critère à l’heure d’aborder la littérature espagnole à travers le roman de Cervantes en relation à cette thématique.
« Je n’ai jamais vu aucun livre de chevalerie qui fasse un corps entier de fable avec tous ses membres, de telle sorte que le milieu corresponde au debut, et la fin au debut et au milieu (I, 47) », déclara, à la moitié du XXe siècle, Knud Togeby, confronté à ce que j’appellerais l’illogisme cervantin.
Le grand linguiste danois (mort malheureusement avec sa femme dans un accident de la circulation en 1974, âgé seulement de cinquante ans), selon le docteur Almodovar, évoque les particularités des personnages pour faire ressortir le côté qui peut paraître un tantinet loufoque du roman de Cervantes : « Quand quelqu’un lit el Quijote, son intérêt est tellement captivé par les principaux personnages, que l’action proprement dite se convertit en quelque chose de secondaire ». « Don Quijote est un typique roman de caractère dans lequel la nature des personnages est celle qui donne naissance à toutes les situations, qui du reste ne paraissent avoir de liens d’aucune autre classe. C’est pour cela qu’on parle de composition négligée, y compris décousue.
A priori on peut dire, quoique les limites de l’action ne sont pas précises, qu’il est possible qu’il existe une autre classe de composition. De même que les romans d’action, les romans de caractère* peuvent l’avoir ».
Pour le reste, et cela est décisif, « le même Cervantes a souligné avec insistance que son roman a une architecture. Il est retourné là-dessus à plusieurs reprises au long du texte, c’est une question qui le touche sérieusement. Il serait singulier que ce soit lui qui ait tort et que ses critiques aient raison.
Un lector que lee por placer tal vez no pierda nada si no percibe la composicion, puesto que son los caracteres los que cuentan, y aun esto solo es valido para la Primera parte. Pero desde el punto de vista de la historia literaria, esta composicion tiene una importancia capital, ya que al introducir una arquitectura en una obra en prosa de larga andadura, Cervantes creo la novela moderna, la novela en prosa ».
La création du roman en prose
Selon Togeby, depuis Homère et Virgile, la règle établie était que toute œuvre épique de n’importe quelle extension fut en vers. Ya se piense en los cantares de gesta, en Chrétien de Troyes, en Ariosto, en Tasso o en camoens. La prosa no era utilizada mas que para el cuento y la novela corta, de una parte, y de otra, para la novela de caballeria (Amadis) y la novela pastoril (Diana).
Dans ce livre, qui, au-delà de la critique littéraire, offre des réflexions tant soit peu sociales, anthropologiques et religieuses, des incursions sont faites à la culture grecque et latine. Mais dans chacune des réflexions de Knud Togeby - parfois non rigoureusement contrastées, ce qui n’annule leur valeur indiscutable, se note le côté perspicace de ses observations.
L’écrivain danois confesse que « ce sont ces dernières précisément que Cervantes accuse d’être dépourvues de composition », :
Y por esta causa son mas de reprehesion los que hasta aqui han compuesto semejantes libros, sin tener advertencia a ningun buen discurso, ni al arte y reglas por donde pudieran guiarse y hacerse famosos en prosa, como lo son en verso los dos principes de la poesia griega y latina (I, 48).
Togeby est-il le seul chercheur sans que Cervantes lui-même ne lui en fournisse les moyens ? Son livre - El Quijote - est celui d’un manuel remis à un touriste pour lui éviter d’errer dans un dédale inextricable de ruelles, de carrefours, voire de culs-de-sac, et comme dirait Hugo, « qui ressemble à un écheveau de fil brouillé par un chat ».
Et Togeby commente pour dire qu’ainsi « Cervantes se sent innovateur, comparable à Homere et Virgile. Orgueilleux du vol de son génie, et sûr de l’immortalité de son nom, il se compara à eux. Il créa le roman en prose, comme eux créèrent le roman versifié. Il s’agit de la renaissance du roman ». En dépit du fait que ce type de commentaires du Quijote peut être entendu aujourd’hui comme un éclairage, cette œuvre et son auteur s’ouvrirent sur une culture presqu’inconnue et placèrent des fondements qui ont ensuite rendu possible divers chemins.
Une des fameuses aventures du chevalier espagnol, son combat contre les brebis, paraît s’être inspirée de la légende posthomérique de Ajax, qui, furieux parce que les armes d’Achille auraient été remises à Ulysse, veut punir les grecs, mais confond un troupeau de brebis avec l’armée grecque (A. H. Krappe : La fuente clasica de M. de Cervantes. Romanic Review, Enero 1929).
Togeby, à mon humble avis d’apprenti connaisseur de la littérature hispano-américaine, fut le premier par ses recherches à nous entretenir (moi-même, en tout cas) de ces endroits où était embusqué Cervantes, là où résident ses faiblesses inhérentes, mais aussi ses mérites. De là que, en parlant de l’influence qu’eut subi la littérature cervantine à travers la source classique, on ne peut éviter – dans le premier chapitre qui traite de la condition et l’exercice du fameux Hidalgo Don Quijote de la Mancha – ce qu’il annonça rien qu’en commençant son livre : « En un lugar de la Mancha (1) de cuyo nombre no quiero acordarme (2) no ha mucho tiempo que vivia un hidalgo de los de lanza en astillero, adarga antigua, rocin flaco y galgo corredor. Una olla de algo mas vaca que carnero (3), salpicon (4) las mas noches, duelos y quebrantos los sabados (5), lantejas los viernes, algun palomino de añadidura los domingos, consumian las tres partes (6) de su hacienda », [El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha -, aguilar s. a. de ediciones 1942 1968 juan bravo 38 madrid –duodécima edicion – cuarta reimpresion – 1981].
Togeby évoque quelque part dans son étude, et à la page 41 de la traduction du professeur Almodovar, le fait que ce soit à la dernière page de son roman que Cervantes « révèle pourquoi il ne voulut pas donner de nom au village natal de son héros. C’est, une fois de plus, pour rappeler Homère :
Este fin tuvo el Ingenioso Hidalgo de la Mancha, cuyo lugar no quiso poner Cide Hamete puntualmente, por dejar que todas las villas y lugares de la Mancha contendiesen entre si por ahijarsele y tenérsele por suyo, como contendieron las siete ciudades de Grecia por Homero.
Togeby fait observer « qu’en critiquant et parodiant les romans de la chevalerie, Cervantes poursuivait une double consommation. D’une part, il les combattit pour leur contenu romantique et idéaliste, lequel saute aux yeux, et en même temps le dit en plusieurs occasions. Mais, de l’autre, et à cela il pense le moins, il les poursuivit du point de vue de la forme. Ce qu’il obtint est une double victoire : tant sur le plan du dangereux esprit des romans de chevalerie que sur sa composition décousue.
Dans cette perspective, l’auteur danois, s’interroge sur ce que représente la différence entre les romans de chevalerie et « Don Quijote ». Est-elle grande ? Oui et non. Il argumente. Dans les deux cas, les événements arrivent sous une forme assez arbitraire. Mais dans les romans de chevalerie c’est un procédé sans raison. Dans « Don Quijote » l’arbitraire est le principe même de l’action, puisqu’il s’agit de la folie du héros. La forme est apparemment la même, mais la perspective change.
Togeby, dans ses réflexions historiques, avance que Cervantes ne créa pas le roman moderne avec tous ses éléments. Selon lui, l’auteur du Quijote était en présence du roman court et du roman de chevalerie. Ce qu’il fit, dans le fond, c’était leur réunification.
A suivre
*Quoiqu’il ne soit pas courant en espagnol, le professeur Antonio Rodriguez Almodovar, de l’Université de Séville, souligne au bas de page, que « nous respectons l’expression « roman de caractère », facilement compréhensible par affinité avec « œuvre de caractère », usuel dans notre langage théâtral.
