Mes connaissances en ethnologie et en sociologie m’ont amené à considérer les loups-garous comme un phénomène socioculturel profondément ancré en Haïti. J’en ai connu durant mon enfance et mon adolescence, et l’un des épisodes les plus marquants de cette étrange familiarité remonte à vingt-six ans, lors de ma soutenance de thèse à la Sorbonne, à Paris.
À l’occasion de la soutenance de ma thèse à l’Université Paris I – Panthéon-Sorbonne, en vue de l’obtention du grade de docteur en droit public, le 23 février 2006, j’ai été poursuivi de manière maléfique, et ce publiquement, jusqu’à la salle du Panthéon-Sorbonne où je devais défendre ma thèse. Deux malfaiteurs de la communauté haïtienne de France — qui s’étaient préparés mystiquement la veille chez un ougan — ont tenté de me réduire en zombie afin de m’empêcher d’avoir la lucidité nécessaire pour prendre la parole ou répondre aux questions devant les membres du jury, composé de cinq professeurs de différentes universités.
Dès la veille, alors que je me concentrais sur la préparation de mon exposé, la nature n’a pas été bienveillante avec moi. En effet, mon petit frère, disparu quinze jours plus tôt et recherché par les autorités compétentes, a été retrouvé mort dans la Seine, ce fleuve traversant Paris. À ce sujet, vers 21 heures (9 heures du soir, heure d’Haïti), au moment où j’étais en train de préparer mon exposé, ma prestation et les éventuelles questions, les autorités françaises m’ont appelé pour m’informer de cette macabre découverte.
Ipso facto, j’ai porté ce fait à l’attention de mon directeur de thèse, qui m’a demandé de reporter la soutenance, estimant qu’en ce moment difficile je n’aurais pas assez de courage pour tenir. Mais je n’ai pas voulu, prétextant que différer la soutenance ne ramènerait pas mon frère à la vie. J’ai donc maintenu la soutenance.
En outre, quelques minutes plus tard, le journaliste bien connu de la communauté haïtienne de France, Maguet Delva, m’a appelé pour m’apprendre que, d’après ses informations, il semblerait que des individus s’organisent activement pour jeter le trouble dans la salle de ma soutenance afin de m’empêcher même de prendre la parole, par quelque moyen que ce soit. Ils seraient allés voir un « voyant » à cette fin.
Dans un premier temps, à vrai dire, je ne croyais pas vraiment à une telle histoire. Mais après, j’avais l’impression que le ciel me tombait sur la tête : d’une part à cause du décès de mon petit frère, et d’autre part parce que des aigris se préparaient à troubler la cérémonie de présentation de mes recherches menées pendant six années sur les problématiques foncières en Haïti.
Nous sommes à la veille du 23 février 2006, et toutes sortes de mauvaises surprises semblent m’attendre pour avoir choisi le chemin du savoir. Cela me rappelle le professeur Leslie François Manigat, qui a parlé du complot contre « les intellectuels ». Je l’ai vécu dans ma chair, en présence d’étrangers et d’autres Haïtiens — intellectuels, étudiants, doctorants, professionnels — venus assister au déroulement de cette cérémonie importante pour Haïti, compte tenu de l’intérêt du sujet.
L’apparition des deux malfaiteurs
Depuis 6 heures du matin, ils rôdaient aux abords de la salle de soutenance, cachant sous leur veste une bouteille de couleur noire, alors que la cérémonie était prévue pour 10 heures. Ces deux loups-garous malfaiteurs — l’un à la peau claire, l’autre à la peau noire — ont failli transformer cette soutenance en une cérémonie de malfaisance, dans l’objectif de m’empêcher, par des moyens magiques, d’exposer devant les membres du jury les résultats de mes recherches, en me transformant en zombie. Ils s’étaient arrangés pour que je perde tout mon bon sens intellectuel, au point de ne plus retrouver mes fiches de travail et de documentation.
Ces deux énergumènes débarquent avec leurs intentions malfaisantes, comme si la Sorbonne était devenue un péristyle en Haïti, un lieu où l’on viendrait exercer des forces mystiques.
Le premier fait irruption dans la salle et s’installe au fond de l’amphithéâtre. Sa mission était que, au moment où le jury accorderait la parole au doctorant que j’étais pour expliquer sa méthodologie de travail, je reste bouche bée, immobile. Il avait aussi pour mission de tousser très fort : une toux impolie, destinée à troubler la sérénité de la salle.
Le deuxième, encore plus rusé que l’autre, s’arrange pour influencer les membres du jury au sujet des notes à m’attribuer. Je devais alors chercher, en vain, les mots et les expressions, comme un enfant qui tente de prononcer son premier mot.
C’était bien là leur objectif : ils n’étaient venus ni pour s’inscrire à l’université, ni pour soutenir un compatriote haïtien qui, après six années de dur labeur en exil à Paris, allait enfin obtenir son diplôme.
Cependant, après toutes ces années de travail de terrain, liées à de nombreuses recherches documentaires, j’étais déterminé à aller jusqu’au bout de ma soutenance, malgré ces loups-garous malfaiteurs, et à les affronter avant même la défense académique devant le jury. J’ai trouvé le moyen de contrecarrer l’obstacle et de le transformer en un véritable tremplin. Alors que la salle était comble, lorsqu’ils ont fait irruption avec une audace extraordinaire, j’ai fait appel, avant de prendre la parole, à la sécurité de l’université afin de les contraindre à quitter la salle.
Ne voulant pas partir, ils ont déclaré aux agents de sécurité que « la soutenance est publique », ce qui est vrai. Ces individus vivent en France depuis des années, même s’ils n’ont pas eu la chance de fréquenter l’université. Devant leur refus d’obtempérer, j’ai riposté en disant aux agents de sécurité : « La soutenance est publique, mais celle-ci est la mienne. Toutes celles et ceux ici présents sont mes invités, sauf ces deux personnes. D’ailleurs, ce sont mes ennemis. »
De ce fait, les agents de sécurité leur passèrent les menottes et les contraignirent à quitter la salle.
Une cérémonie mystique derrière la porte
En réalité, ils ne s’étaient pas vraiment éloignés. Tandis que je m’exprimais avec une éloquence rare, ils se tenaient derrière la grande porte, hors de la salle, où ils se livraient à une sorte de cérémonie mystique, ponctuée de bruits troublants. Ils allèrent même jusqu’à déposer un petit sachet à gauche de chaque porte. Tous ces faits furent constatés par un journaliste que, la veille, un membre de la communauté haïtienne de France avait, par hasard, mis au courant.
Mais comme si de rien n’était, citant Aimé Césaire de mémoire avec une aisance qui aurait rendu jaloux même les immortels de l’Académie française, je récitais ma thèse par cœur, ajoutant même des références que je n’avais pas prévues, brillant comme un soleil de midi sur la Citadelle Laferrière.
À la fin, le jury était tellement impressionné qu’il m’a félicité et m’a décerné la mention « très honorable ». Je n’ai pas cherché la pitié des membres du jury en évoquant le décès de mon petit frère.
À la fin de mon exposé, les deux trouble-fêtes sont repartis la queue entre les jambes, sans avoir pu mener à bien leur plan macabre.
Morale de l’histoire : on peut bien tenter de faire du mal à quelqu’un, perturber sa concentration, envoyer tous les loups-garous de la Guinée jusqu’à Paris ; mais un Haïtien déterminé trouvera toujours le moyen de transformer l’obstacle en tremplin. De nombreux témoins, encore vivants, sont capables de témoigner.
Et comme dit le proverbe haïtien : « Si fè pat koupe fè, bòs machokèt pat ap viv » (« si le fer ne coupait pas le fer, les forgerons ne pourraient vivre »). Les loups-garous peuvent bien essayer, mais les efforts des chercheurs ne se laissent pas capturer par les esprits malveillants.
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Dr. Emmanuel Charles
Ethnologue et sociologue
