Shōgun Igor André, fondateur et instructeur en chef de Dojodai (Association de Karaté Shotokan et Aïkido fondée en 2008), a récemment passé du temps au Japon. Un voyage qu’il décrit lui-même comme un « pèlerinage technique ».
Le National : À quelles dates avez-vous participé à la formation au Japon ? Racontez-nous.
Igor André : Du 17 au 26 avril 2026, Tokyo fut mon dojo. J’y ai eu l’immense privilège de recevoir l’enseignement de quatre experts. D'abord, j'ai foulé les tatamis sacrés de l’Aikikai Hombu Dojo, sanctuaire mondial de la Fondation Aikikai dirigée par la famille Ueshiba, où j'ai pratiqué sous la direction du 3e Dōshu (Gardien de la Voie) de l’Aïkido, Moriteru UESHIBA, petit-fils du fondateur. Là, chaque mouvement devenait prière.
Guidé par Sensei Paul Danos, j’ai ensuite rejoint le quartier de Kugahara à la Shotokan Karate International Federation (SKIF), fondée par l’illustre et regretté Hirokazu Kanazawa, 10e dan. J'ai suivi les cours de son fils Fumitoshi Kanazawa, 6e dan, et de l’excellent instructeur et champion français Paul Huglo, 4e Dan, un technicien hors pair.
Mon cheminement m'a ensuite mené à Atsugi, petite ville de plus de 220 000 âmes lovée dans la préfecture de Kanagawa, à 45 kilomètres au sud-est de Tokyo. Là, j'ai pratiqué sous la férule de Kanchō Masaya Kohama, 9e dan, fondateur et directeur technique de l’International Shotokan Shobukan Karate Association, ISSKA.
Maître Kohama a forgé son art durant 40 ans auprès de Maître Toshio Tsushima, lui-même disciple direct de Gichin Funakoshi, fondateur du Karaté Shotokan. Par cette lignée, Maître Kohama porte l’héritage vivant d'un élève de première génération ayant étudié auprès d'un maître qui a reçu l'enseignement du fondateur du Karaté Shotokan.
Plusieurs jours d’entraînement intense ont culminé en un examen de passage de grade qui dura près de deux heures où je fus éprouvé sur les trois piliers du Shotokan, à savoir les Kihons (techniques fondamentaux), les Katas (enchaînement codifié de techniques) et le Kumite (combat), et à l'issue duquel j'ai pu obtenir le grade de 5e Dan. J’ai aussi profité de ce voyage pour nouer un pont entre deux mondes : Dojodai devient désormais le représentant officiel d’Haïti au sein de l’ISSKA.
L.N : Avec ce nouveau Dan, êtes-vous toujours Shōgun ?
I.A : (Rire) Shōgun n'est pas un grade en Karaté ni dans aucun autre art martial. Le mot « Shōgun » est le diminutif d'une expression qui signifie « Commandant en chef ». Du 12e siècle jusqu'à la restauration Meiji de 1868, c'était un titre utilisé par les dirigeants militaires au Japon. Quoique c'était un titre officiel accordé par l'Empereur, les shoguns étaient généralement les dirigeants de facto du pays. Pour moi, c’est plus simple : c’est le surnom que mes frères d’armes les plus proches et ma famille m’ont donné à la fin des années 90. Il est resté, comme une seconde peau.
Pour être précis, le grade de 5e Dan est associé au titre de « Renshi » que l'on retrouve dans les arts martiaux traditionnels japonais et qui veut dire littéralement « expert forgé » ou « spécialiste ». Il désigne un instructeur ayant atteint une maîtrise technique externe. Mais j'ai décidé de ne pas utiliser le titre de Renshi, je continuerai d'utiliser « Shōgun » (rire).
L.N : Vous êtes fondateur de l'Association d’arts martiaux Dojodai. Compte tenu de la situation sécuritaire dans le pays, Dojodai est-elle toujours en activité ? Si oui, où se situe-t-elle ?
I.A : Oui, l'Association vit encore. Dès sa naissance, Dojodai a misé sur le Karaté scolaire. Car nous en sommes convaincus : pour qu’un sport prenne racine dans un pays, il doit passer par l’école. Avant la pandémie de 2020, nous formions plus de 1,500 pratiquants répartis sur 12 dojos. Le recensement 2026 en compte 661 dont 430 filles et 231 garçons. La crise sécuritaire qui a suivi la pandémie nous a frappés de plein fouet. Nous pansons encore nos plaies, mais nous tenons debout. Le siège de l'Association est toujours à Frères : 123, route de Frères, Pétion-Ville, Ouest, dans l'enceinte de l'Institution Mixte St Joseph de Pétion-Ville.
L.N: Comment un(e) directeur(trice) d’école peut-il(elle) lancer un programme de karaté ?
I.A : Un simple email à partenariats@dojodai.com. Moi-même ou le vice-président, Sensei David Bien-Aimé, prendrons contact pour bâtir le projet ensemble.
L.N : Parlez-nous du programme de karaté de Dojodai ?
I.A : Notre Karaté entre partout où les enfants se rassemblent : écoles, orphelinats, gymnases, centres sportifs, etc. Deux voies s’offrent aux institutions : le « format club », en option facultative, et le « format scolaire », intégré au cursus obligatoire en tant qu'EPS (Education Physique et Scolaire) et qui reçoit une note dans le carnet scolaire.
Le format scolaire est une offre clé en main à 400 gourdes par élève et par mois (termes et conditions applicables). Pour ce prix, chaque enfant reçoit son gi (uniforme) complet, sa ceinture et son certificat à chaque passage de grade, l’accès aux compétitions, etc.
Depuis 2015, Dojodai est d’ailleurs le plus grand organisateur de compétitions de karaté en Haïti.
L.N : Des compétitions internationales en vue pour vos athlètes ?
I.A: Pas cette année. Sur le plan local, nous luttons pour retrouver notre rythme d’avant-pandémie : quatre à cinq compétitions par an. L’insécurité et l’instabilité rendent chaque événement incertain, mais nous n’abandonnons pas.
L.N : Pouvez-vous expliquer la différence entre votre style de prédilection, le Shotokan et les autres styles de karaté ?
I.A : La question mériterait un livre (rire). Par contre, je peux te dire que le karaté Shotokan est un style parmi plus de 15 autres et est l'un des 4 styles majeurs reconnus par la Fédération Mondiale de Karaté (World Karate Federation, WKF) aux côtés du Karaté Wado Ryu, du Karaté Shito Ryu, et du Karaté Goju Ryu. On en reparlera dans un prochain entretien.
Le National : Un dernier mot.
Igor André: Avec le recul, je me rends compte que ce séjour au Japon fut plus qu’un voyage. C’était un retour aux sources, c'était un véritable « pèlerinage technique » qui m'a permis de grandir en tant qu'instructeur et affuter ma perspective sur l'éducation des enfants. Pour suivre le chemin de Dojodai, retrouvez-nous sur www.dojodai.com ou www.linktr.ee/dojodai.
Propos recueillis par Gérald Bordes
