Haïti n’est pas seulement une assiette en faïence brisée. Haïti est une assiette qui continue de couper ceux qui essaient de la réparer. Les morceaux ne sont pas juste éparpillés. Ils sont tranchants, imbibés d’histoire, de trahisons, de silences et d’échecs répétés.
Et pourtant, chaque génération se penche. Chaque génération essaie. Chaque génération saigne. On nous parle de reconstruction. On nous vend l’espoir. On nous promet le changement. Mais la vérité est plus dure: nous essayons de reconstruire avec des mains nues, dans un champ de lames.
La politique a mutilé la confiance. L’insécurité a pris le contrôle des rues. L’éducation est devenue un privilège fragile. L’économie, un piège qui étouffe. Et au milieu de tout cela, le peuple, fatigué, mais debout. Blessé, mais encore en train d’essayer.
Le vrai drame, ce n’est pas que le pays soit brisé. Le vrai drame, c’est que nous nous sommes habitués à saigner en silence. Nous appelons cela la résilience. Mais parfois, ce n’est pas de la résilience, c’est de la survie sans dignité.
Combien de fois allons-nous nous couper avant de comprendre que, ramasser les morceaux sans changer notre manière de faire est une autre forme d’autodestruction? Parce que oui, il faut le dire clairement: On ne reconstruit pas un pays avec des divisions héritées, avec des leaders sans vision, avec un peuple laissé seul face à ses blessures.
On ne recolle pas une assiette brisée, en ignorant les mains qui l’ont jetée au sol. Alors posons la vraie question:qui a cassé l’assiette? Et plus encore: qui continue de la casser pendant que nous essayons de la ramasser?
Tant que nous refusons d’affronter ces vérités, nous ne faisons que tourner en rond dans nos propres blessures. Mais tout n’est pas perdu. Parce qu’il existe une autre voie. Pas celle des discours vides. Pas celle des illusions répétées. Mais celle du courage collectif. Le courage de dire non. Le courage de s’organiser. Le courage de rompre avec ce qui nous détruit, même si cela dérange.
Peut-être que l’assiette ne sera jamais ce qu’elle était. Mais peut-être que ce n’est pas le but. Peut-être que le but, c’est de créer autre chose: un pays qui ne cache plus ses fissures, mais qui les transforme en force. Haïti ne manque pas d’intelligence. Haïti ne manque pas de cœur. Haïti ne manque pas de courage. Haïti manque de rupture.
Une rupture réelle. Une rupture profonde. Une rupture avec tout ce qui nous oblige à continuer de saigner, en appelant cela la vie. Sinon, nous continuerons à ramasser les morceaux, encore et encore, jusqu’à ne plus avoir de mains pour le faire.
Dr. Yves Jean MD
Lefragile@yahoo.com
M.P.H.C
