Le débat sur les partis est désormais vraiment lancé. Dans mon dernier article, j’ai mis l’accent sur les activités et les actions concrètes de certains d’entre eux, à un moment où le pays fait face à d’énormes difficultés qui ne permettent plus aux anciens partis de se faire entendre.
Certains leaders ne semblent pas tout à fait d’accord avec moi parce que, selon eux, je n’aurais pas dû parler des profits que certaines familles haïtiennes tirent depuis plusieurs années de l’université de l’ancien président de la République, Jean-Bertrand Aristide. D’autres étaient également opposés au fait que je fasse écho aux efforts réalisés depuis quelque temps par l’ancien Premier ministre Claude Joseph et son parti EDE en faveur de la jeunesse. Il en est de même pour les initiatives heureuses de l’ancien député de Pétion-Ville, Jerry Tardieu.
L’approche des réflexions contenues dans mes textes se veut fondée sur l’objectivité, car je combats, chaque fois que cela est possible, l’extrémisme de la mentalité haïtienne : le tout ou rien. Chez nous, tout ce que fait l’ennemi est jugé mauvais, même lorsque c’est bon, et tout ce que fait l’ami est jugé bon, même lorsque cela ne l’est pas.
Pour moi, écrire, critiquer et faire des analyses politiques, c’est toujours marier les voyelles et les consonnes. Cela produit inévitablement des satisfaits et des mécontents, selon l’angle à partir duquel les antagonistes se situent dans le débat. Cependant, dans mes articles, l’ensemble des voyelles et des consonnes formant ces paragraphes, porteurs d’éclairages et d’explications, n’a été écrit ni pour plaire ni pour nuire à qui que ce soit. Alors, comment s’étonner que tant d’Haïtiens se comportent comme des « êtres pour qui, dans leur être, il est toujours question de leur être », pour paraphraser le philosophe Jean-Paul Sartre ?
Ce comportement intransigeant se situe à la croisée de l’égoïsme, de l’égocentrisme et de l’extrémisme. Il produit une logique perverse : si vous êtes aimé, vous détenez une sorte de carte blanche de sainteté ; même si vous tuez à votre guise, tout ce que vous faites sera présenté comme du bien. En revanche, si vous êtes mal aimé, pour une raison ou pour une autre, les serviteurs des mauvaises causes — qui souvent ne vous connaissent même pas et ne vous ont jamais rencontré de leur vie — peuvent déjà dresser le procès-verbal de votre mort symbolique et vous déclarer mort-vivant, surtout si vous suscitez de la jalousie dans un domaine quelconque. Vous devenez alors un sacrifié sur l’autel de l’antichambre des malfaisants sociaux, où même le bien que vous avez accompli est effacé pour être transformé en mal.
Quelle que soit la position des uns et des autres, j’assume pleinement mes prises de position. Car écrire, pour moi, n’est ni flatter ni condamner par réflexe : c’est nommer les faits, reconnaître les efforts lorsqu’ils existent et dénoncer les dérives lorsqu’elles s’imposent. C’est à ce prix seulement que le débat public peut retrouver un peu de sérieux, d’équilibre et de dignité.
Après le départ du régime des Duvalier, il y a 40 ans, le peuple haïtien a choisi le système démocratique lorsqu’il a ratifié la Constitution de 1987. On peut être pour ou contre cette charte fondamentale ; on a le droit de lui trouver mille défauts, mais le choix est clair : c’est celui d’un État de droit. Or, qui dit État de droit dit respect des droits, dont celui de dire ce que l’on pense, du moment qu’on ne diffame pas, qu’on reste dans la vérité et dans le respect d’autrui.
Je sais qu’après des décennies de dictature et des années d’anarchie — un « système » qui n’est pas meilleur que la dictature — il est difficile de faire preuve de tolérance. Même dans les pays qui ont une longue expérience de la démocratie, la tolérance n’est pas chose facile. À plus forte raison chez nous, où la culture démocratique a encore du mal à s’implanter. Mais, dans les pays démocratiques, les institutions sont suffisamment solides pour canaliser et neutraliser les comportements déviants individuels. Chez nous, ce n’est pas le cas : l’individu est souvent plus fort que le système, comme a dit une fois l’Académicien Dany Laferrière.
En attendant que les Haïtiens intériorisent les principes de la démocratie, ce que nous pouvons faire, c’est consentir à l’effort individuel de dépasser notre haine de l’autre. Je suis conscient que ce n’est pas chose facile, surtout parce que nous n’avons pas encore fait, collectivement, une véritable expérience de la démocratie. Il existe certes des démocrates isolés et des personnes naturellement tolérantes, mais non seulement ils sont peu nombreux, mais ils ont aussi du mal à faire prévaloir leur voix dans un environnement saturé par les passions, les rancœurs et les réflexes de clan. Je me demande même si ce n’est pas cela qui explique, en plus de la pauvreté, pourquoi nous avons tant de mal à construire une société apaisée, à accepter la contradiction, à débattre sans nous déchirer et à faire nation malgré nos différences.
Tant que l’adversaire sera perçu comme un ennemi à abattre et non comme un citoyen avec lequel il faut apprendre à vivre, la démocratie restera fragile, précaire et inachevée. Car la démocratie ne se résume pas aux élections, aux constitutions ou aux discours ; elle est aussi une discipline de l’esprit, une éthique du respect et une manière de reconnaître à l’autre le droit d’exister, de parler et de penser autrement. C’est à ce prix seulement que l’État de droit pourra cesser d’être une promesse abstraite pour devenir enfin une réalité haïtienne.
Emmanuel Charles
Juriste, sociologue et ethnologue
