Après le désastre de la Seconde Guerre mondiale (plus de 70 millions de morts), l’Occident jugeait nécessaire d’instituer un certain nombre d’organismes pour préserver la paix dans le monde. C’est ainsi que fut créée, en 1945, l’Organisation des Nations Unies (ONU), dont les objectifs principaux furent de maintenir la paix, promouvoir les droits humains, développer l’aide humanitaire, etc. Face aux conséquences tragiques de cette guerre, non seulement en Europe, mais aussi en Chine (plus de 20 millions de morts), au Japon (plus de 3 millions de morts), sans oublier les 38 mille Africains du Maghreb, de la région subsaharienne et de l’Afrique du sud, qui ont perdu la vie dans cette guerre qui n’était pas la leur, ces objectifs paraissaient louables, souhaitables et nécessaires.
Et cela, même si l’ONU se trouvait impuissante pour empêcher les guerres coloniales et impérialistes de la période de l’après Deuxième Guerre mondiale, et même si, selon certains analystes, elle en était complice dans certains cas. Des guerres coloniales et impérialistes qui ont fait près de 6 millions de morts de 1945 jusqu’à la fin des années 1980.
Certes l’ONU n’était jamais neutre au cours de ces guerres et procédait également à des interventions militaires, parfois de grande échelle, comme ce fut le cas dans la guerre de Corée en 1950, parfois de petites et moyennes échelles, comme cela a été le cas en Afrique et dans d’autres régions du Sud global, mais, elle offrait un espace où un discours à valeur universaliste (droits humains, droits des peuples à la souveraineté, droits des premières nations, lutte contre le racisme, la discrimination, etc.) pouvait se déployer et s’imposer comme une norme acceptée de tous.
Aujourd’hui, avec la montée de cette nouvelle domination impériale incarnée par l’administration de Donald Trump, l’ONU semble inutile et même nuisible. Le discours du secrétaire d’État étatsunien Marco Rubio prononcé à Munich (Allemagne) le 14 février dernier illustre bien cette nouvelle tendance à reconfigurer le monde selon les propres intérêts de l’Empire. Et cette reconfiguration nécessite un narratif différent de celui promu par l’ONU, un narratif qui sous-tend une idéologie réactionnaire faisant renaitre l’idée de la nécessité de défendre « une grande civilisation (celle de l’Occident) qui a toutes les raisons d’être fière de son histoire, confiante en son avenir et déterminée à rester maîtresse de son destin économique et politique. »
Rubio rappelle que « c’est ici, en Europe, que sont nées les idées qui ont semé les graines de la liberté et changé le monde. C’est l’Europe qui a mis au monde l’État de droit, les universités et la révolution scientifique. C’est ce continent qui a donné naissance au génie de Mozart et de Beethoven, de Dante et de Shakespeare, de Michel-Ange et de Léonard de Vinci, des Beatles et des Rolling Stones. Et c’est ici que les voûtes de la chapelle Sixtine et les flèches majestueuses de la grande cathédrale de Cologne témoignent non seulement de la grandeur de notre passé et de la foi en Dieu qui a inspiré ces merveilles, mais annoncent aussi les merveilles qui nous attendent dans l’avenir. »
Pour Rubio, ces réalisations attestent le génie d’un peuple (ici le mot « race » est sous-entendu) et la responsabilité de celui-ci non seulement de défendre ce « précieux passé », mais également de le considérer comme un gage des « merveilles qui nous attendent dans l’avenir. » Il ne s’agit pas simplement de glorifier ce passé mythique où l’Occident était à son apogée, il s’agit surtout, aux yeux de Rubio, de le faire revivre; une renaissance nécessaire à la conservation de la civilisation occidentale.
Pour arriver à ce point, certaines conditions sont essentielles : d’abord « reprendre le contrôle de nos frontières nationales, en contrôlant qui et combien de personnes entrent dans nos pays. » Car « ne pas le faire n’est pas seulement un abandon de l’un de nos devoirs les plus élémentaires envers nos peuples. C’est une menace urgente pour le tissu même de nos sociétés et pour la survie de notre civilisation. » Ici Rubio reprend sans ambages, mais sans la nommer explicitement, la « théorie » du « grand remplacement » qui « explique » la déchéance de l’Occident par l’immigration non blanche. Pour conjurer le sort de ce « grand remplacement », il est nécessaire, ensuite, de réformer « les institutions mondiales », particulièrement « l’ONU (qui) n’apporte aucune réponse et (…) ne joue pratiquement aucun rôle. »
Rubio met en garde contre « l’idéalisme » du droit international, car, pour lui, « nous ne vivons pas dans un monde idéal, et nous ne pouvons continuer à permettre à ceux qui menacent ouvertement et sans vergogne nos citoyens et la stabilité mondiale de se retrancher derrière les abstractions du droit international », des « abstractions » que l’Occident lui-même a pris le soin d’élaborer et qu’il instrumentalisait dès qu’il s’agissait de condamner des pays perçus comme pays ennemis.
Le fait que ces « abstractions du droit international » ne sont plus opératoires aujourd’hui témoigne d’une certaine crise de l’hégémonie occidentale certes, mais aussi de l’Occident, en tant que « monde » qui, dans les imaginaires collectifs, représentait un idéal démocratique et civilisationnel, un model de société à suivre.
Pour Rubio, il ne s’agit plus maintenant de se donner pour objectif de perpétuer le mythe de la « mission civilisatrice », (comme idéologie de domination) que l’Occident s’était assigné depuis la fin du 19e siècle lors des grandes conquêtes coloniales, époque de la deuxième phase de la révolution industrielle, et qui s’est reproduite sous différentes formes depuis lors (promotion des droits humains, de la démocratie, etc.).
La question aujourd’hui est tout autre : « Les grands empires occidentaux étaient entrés dans une phase de déclin irréversible, accéléré par les révolutions communistes athées et les soulèvements anticolonialistes qui allaient transformer le monde et draper de vastes portions de la carte du marteau et de la faucille rouges pour des années. »
Si Rubio reconnait ce fait comme historique, cela ne veut nullement dire, pour lui, que « la domination de l’Occident était révolue et que notre avenir était voué à n’être qu’un pâle et faible écho de notre passé. » C’est justement cet objectif de redonner à l’Occident son éclat d’antan que l’administration Trump veut entreprendre, et c’est à ce « grand » projet que Rubio convie les Occidentaux en tant que « héritiers d’une même civilisation grande et noble, et qui, avec nous, sont prêts à la défendre et en sont capables. »
De tels propos semblent être étonnants lorsqu’on connait toute la propagande des grands médias occidentaux sur l’importance de la souveraineté des nations. En réalité, ces déclarations alarmistes de Rubio viennent d’un constat qu’il est difficile de nier aujourd’hui : au fond, tout ce discours dérogatoire aux lois internationales et qui fait montre ouvertement d’une arrogance raciste digne de l’époque coloniale n’est qu’un « cri d’alerte », sinon un « cri de détresse » face à la montée possible d’un monde multipolaire.
Cette nouvelle réalité qui se dessine à l’horizon remet en question l’hégémonie occidentale sur tous les plans. Plan économique certes, mais aussi scientifique et technologique. Elle ouvre également la voie à d’autres espaces de réflexion et d’émancipation aux peuples du Sud global luttant pour l’émergence d’un autre monde.
[1] Cet article est une brève analyse de la version française du discours de Marco Rubio prononcé lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février 2026
