Voilà une histoire qui semble toucher à sa triste fin, comme un vieux navire amiral qui prend l’eau de toutes parts avant de sombrer dans l’indifférence générale. Le grand édifice juridique né de la douleur et des cendres de la Seconde Guerre mondiale qui avait, dans les douleurs d’un accouchement historique, mis au monde le nouveau droit international git aujourd’hui asphyxié, enterré vivant par l’homme aux cheveux jaunes qui brise tout sur son passage, comme un éléphant furieux lâché dans la porcelainerie du multilatéralisme.
L’accord de San Francisco était né d’un serment solennel : plus jamais ça ! Elle avait été taillée dans le marbre de l’espoir, forgée dans l’acier de la promesse collective que les nations, désormais, régleraient leurs différends par la parole plutôt que par le sang. Beau serment. Belle promesse. Mais le marbre s’effrite, et l’acier rouille.
Les États-Unis eux-mêmes ses géniteurs, et gendarmes autoproclamés ont à eux seuls mené une dizaine de guerres, transformant peu à peu ce temple de la paix en décor de théâtre, en toile de fond devant laquelle on agitait des fioles suspectes ou l’on brandissait des résolutions aussitôt étranglées par le veto.
Mais ce que les présidents américains d’hier faisaient discrètement, avec le soin hypocrite de celui qui trompe son épouse en public tout en lui offrant des fleurs, Donald Trump, lui, le fait à visage découvert, avec la brutalité joyeuse d’un enfant qui démonte ses jouets pour voir ce qu’il y a dedans et qui ne recolle jamais les morceaux. Il ne contourne pas l’institution : il la piétine. Il ne la vide pas de sa substance : il arrache les murs. C’est la différence entre un empoisonnement lent et un coup de massue.
Et personne ne semble pouvoir arrêter la main qui frappe. L’Europe bredouille, la Chine calcule, le Sud global regarde, partagé entre la colère et la résignation. Pendant ce temps, le Machin – pour répéter le mot du Général de Gaulle qui avait craché avec son mépris souverain des organisations qui se substituent aux États sans en avoir la légitimité ni la puissance - ce Machin donc agonise, non pas dans un grand fracas tragique digne d’une chute d’empire, mais dans le silence cotonneux de l’indifférence, bercé par les communiqués que personne ne lit et les résolutions que personne ne respecte.
Quand et qui chantera ses funérailles ? Pas ses bourreaux, trop occupés à se partager l’héritage du monde. Pas ses héritiers, trop effrayés pour revendiquer la succession. Peut-être personne. Peut-être mourra-t-elle comme meurent les grandes idées trahies : debout, les yeux ouverts, les bras grands ouverts et complètement seule.​​​​​​​​​
Pour une nouvelle ONU
Mais avant de pleurer le mort, posons-nous honnêtement la question qui brûle les lèvres de tous ceux qui vivent dans la longue nuit onusienne : devons-nous, peuples des marges, peuples des sans-voix, peuples de la périphérie du monde, vraiment regretter le coma profond dans lequel est plongée cette institution ?
La réponse est un silence éloquent et ce silence lui-même est une forme de verdict. Car si nous sommes si nombreux à ne pas piper mot sur sa déchéance, si les peuples du Sud regardent l’agonie de Genève et de New York avec cette indifférence mêlée d’une sourde satisfaction, c’est parce que l’ONU, dans son architecture interne, n’a jamais vraiment été notre maison. Elle était notre salle d’attente. Son organisation interne est une boursouflure immonde, un kyste bureaucratique et oligarchique qui défie jusqu’au plus petit, au plus modeste, au plus élémentaire des schémas démocratiques. On y entre en suppliant, on y parle sans être entendu, on y vote sans que rien ne change et cinq pays, cinq seulement, cinq héritiers autoproclamés de la victoire de 1945, tiennent dans leur poche de veston le droit de réduire en poussière n’importe quelle résolution qui dérangerait leurs intérêts. Le veto : cette arme absolue du fort contre le juste, ce scandale institutionnalisé que l’on a habillé en sagesse juridique pour mieux faire avaler la pilule aux 188 autres.
Alors oui, que l’édifice craque, qu’il vacille soit ! Mais que de ses ruines ne sortent pas le vide, ni la loi du plus fort déguisée en ordre nouveau. S’il faut redessiner une autre ONU et il le faut, comme on reconstruit une ville après le tremblement de terre, non pas à l’identique mais plus solide, plus juste, plus vraie.
Cette nouvelle maison commune devra être l’expression démocratique la plus visible, la plus lisible, la plus irréfutable que l’humanité ait jamais osé construire. Il faudra revoir ses structures obsolètes et corrompues, démanteler ce directoire impérial des cinq qui écrase les petits comme le pavé écrase la fourmi, redistribuer la parole, rééquilibrer le pouvoir, faire en sorte que la voix du Sénégal pèse autant que celle des États-Unis, que la douleur du Bangladesh compte autant que l’intérêt de la Russie. Autrement, ce ne sera pas une renaissance. Ce sera simplement un nouveau visage sur le même vieux masque et nous aurons chanté des funérailles pour rien.​​​​​​​​​​​​​​​​
Maguet Delva,
Paris, France
