Assez de mensonges. Haïti ne « s’effondre » pas. Haïti est étranglée—lentement, méthodiquement, froidement.
Ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas le chaos, mais un abandon organisé. Une nation livrée à des groupes armés qui gouvernent avec plus de cohérence que l’État, tandis que le pouvoir réel circule dans les fusils et non dans des institutions vidées de toute substance.
Les dernières conclusions du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme ne décrivent pas une crise.
Elles dressent un acte d’accusation chiffré.
Plus de 5 600 morts en une seule année.
Plus de 2 600 blessés recensés. Des milliers d’enlèvements, souvent accompagnés de tortures et d’exécutions.
Des centaines d’enfants recrutés de force, transformés en instruments de guerre.
Près de un Haïtien sur deux dépend désormais de l’aide humanitaire pour survivre. Et ces chiffres eux-mêmes, reconnaît l’ONU, restent en deçà de la réalité, tant des zones entières échappent à tout recensement.
Ce n’est pas une dérive. C’est un système de terreur arrivé à maturité. Et au cœur de cet abîme, le monde ose prononcer ce mot obscène : élections.
Quel sens a un vote dans un pays où survivre est déjà un acte de résistance ?
Que vaut un bulletin quand la main qui le tient peut être tranchée avant d’atteindre l’urne ? Que signifie la démocratie lorsque la souveraineté appartient à des hommes armés ?
Ce n’est pas de la naïveté. C’est une fraude à l’échelle internationale. Car tout le monde sait. Ils savent que plus d’un quart du territoire est sous contrôle direct des gangs.
Ils savent que des quartiers entiers sont devenus des zones de non-retour, où même l’État n’ose plus entrer. Ils savent que les morts s’accumulent non par hasard, mais par abandon, par inertie, par refus d’affronter la réalité. Et pourtant, ils parlent.
Marco Rubio félicite une mission multinationale qui n’a ni rétabli l’ordre, ni protégé les civils, ni reconquis le moindre espace réel de souveraineté.
Disons-le clairement : Cette mission n’échoue pas. Elle est hors sujet.
Elle rassure les capitales étrangères, mais ne sauve personne --Présence sans puissance --Mouvement sans effet --
Discours sans conséquence. Pendant ce temps, l’État haïtien, acculé, discrédité, vidé, retourne sa violence contre lui-même. Les mécanismes internationaux évoquent désormais des centaines de morts liées à des opérations sécuritaires potentiellement illégales, preuve d’un pouvoir qui, incapable de protéger, finit par frapper sans cadre.
Le peuple est ainsi broyé entre deux violences :
— celle des gangs qui dévorent
— celle d’un État qui frappe à l’aveugle
Ce n’est plus de la gouvernance.
C’est une prédation totale.
Et au-dessus de ce désastre flotte le grand mensonge : la “stabilité”. Stabilité pour qui ?
Pour les diplomates en quête de rapports rassurants ? Pour des institutions incapables d’admettre leur échec ? Pour ceux qui, depuis des décennies, interviennent sans jamais répondre des conséquences ?
Car la vérité est insoutenable :
Haïti n’est pas seulement abandonnée.
Elle est utile dans son abandon. Utile comme laboratoire d’échecs. Utile comme récit simplifié, vidé de ses causes.
Utile comme problème à contenir plutôt qu’à résoudre. Alors la mascarade continue.
Conférences.
Communiqués.
Calendriers électoraux conçus loin des balles. Ce n’est pas de l’incompétence.
C’est de la complicité habillée en diplomatie.
Quelle est l’obscénité ultime ?
Demander à un peuple terrorisé de légitimer son propre abandon, alors que des milliers de morts s’accumulent chaque année dans l’indifférence. Mettre en scène la démocratie là où des enfants sont enrôlés de force et où les femmes sont violées comme arme de domination.
Maintenir l’illusion d’un ordre pendant que près de la moitié du pays lutte simplement pour manger et survivre. Savoir—et continuer quand même.
Haïti n’a pas besoin d’élections.
Elle a besoin de rupture.
De vérité. D’un démantèlement des mécanismes—nationaux et internationaux—qui se nourrissent de son immobilisme.
Jusqu’à ce moment, chaque discours, chaque mission, chaque promesse restera ce qu’ils sont déjà :non pas des solutions, mais des complices. Et lorsque l’histoire parlera enfin sans détour, elle ne demandera pas pourquoi Haïti s’est effondrée.
Elle demandera : Qui a compté les morts—
et choisi de détourner le regard ?
Pierre Richard Raymond
Le 25 mars 2026.USA
