La Révolution anti-esclavagiste de 1803 réalisée par les esclaves et les affranchis de Saint-Domingue, est considérée comme l’expression de d’une aspiration universelle à la liberté et à l’égalité. Sans vouloir toutefois stigmatiser nos aïeux, nous pensons que se référer au personnage de Dessalines pour résoudre les problèmes économiques et politiques d’aujourd’hui, n’a aucun sens. Le développement d’un pays ne saurait reposer uniquement sur le souvenir ou la nostalgie d’une époque révolue. Dans le cas d’Haïti, le passé ne peut nous servir qu’à éviter de répéter les erreurs d’autrefois.
L’injustice sociale, la corruption, les divisions politiques et les privilèges outranciers qui ont caractérisé l’après-indépendance sont délibérément occultés par ces nationalistes quand ils évoquent Dessalines. Faut-il y voir une volonté de mystifier une époque qu’ils se refusent à interroger, ou simplement l’effet d’une profonde ignorance ? Nous devons laisser reposer en paix nos aïeux et faire preuve d’intelligence pour entreprendre l’œuvre qu’ils n’ont pas pu entamer : qui est la révolution sociale, économique et politique. Cette refondation doit forcément passer par une vision moderne de l’Etat et par l’unité de toutes les composantes ethniques d’Haïti.
Face aux méfaits de plus en plus délétères de la forme d’État en place depuis 1804, de plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer un changement de système ou de paradigme. Cela supposerait, au minimum, le respect des institutions ainsi qu’un partage plus équitable richesses de la nation. Certains affirment que le modèle étatique occidental importé ne serait pas adapté à Haïti et qu’il nous faudrait en élaborer un autre. Pourtant, il serait inexact de parler d’un simple modèle importé. Nous avons plutôt façonné nous-mêmes un État paternaliste à partir d’un assemblage de références féodales, esclavagistes et républicaines héritées de la colonisation, auxquelles nous avions ajouté le système social du lakou, probablement d’origine africaine et aujourd’hui altéré dans sa forme originelle. Car il en demeure néanmoins encore une certaine solidarité et de partage observables au sein des lakou réunissant des classes populaires, que ce soit en ville ou en campagne, où s’organise une forme d’auto-survie.
Il faut se rendre à l’évidence : ce ne sont pas la faiblesse des institutions, prétendument copiées sur l’Occident, qui expliquent les obstacles au développement d’Haïti. Ce sont plutôt le non-respect des lois, la non-application du droit par les juges, la corruption généralisée, les privilèges injustifiés des hauts fonctionnaires, ainsi que la structure désuète de l’État dans l’exercice de ses responsabilités régaliennes, qui appauvrissent le pays. C’est en partie ce que Jean Casimir cherche à montrer dans l’une de ses publications lorsqu’il affirme que « l’État haïtien est né à contre-courant des États-nations modernes ».
Un nationalisme de pacotille
Se gonfler le torse en se vantant à tout bout de champ qu’Haïti est la première République noire du monde relève de l’hypocrisie, lorsque ces propos viennent d’individus issus de la classe moyenne ainsi que des élites politiques et économiques, responsables ou complices de la persistance de l’inégalité sociale. Pour reprendre une expression du général de Gaulle à propos des partis politiques français, on pourrait dire que les élites politiques et économiques haïtiennes sont « des féodaux des temps modernes ». Faute de perspectives et d’idées intelligentes, les mots union et nationalisme sont employés à tort et à travers par certains Haïtiens de la classe moyenne. Beaucoup de ceux qui les prononcent sont pourtant à l’antipode de ces valeurs dans leurs rapports avec les plus faibles. Ils confondent souvent l’union et l’unité ; les masses populaires non instruites ont, elles aussi, tendance à reprendre ce même discours d’union nationale pour sauver le pays.
Dans les rapports politiques internes, l’union est une utopie irréalisable, car les luttes sociales et la lutte des classes constituent un passage obligé de la démocratie. En revanche, l’union est nécessaire et possible dans les relations géopolitiques, où les dirigeants haïtiens - gouvernement et opposition - devraient toujours parler d’une seule voix sur la scène internationale, comme l’avaient fait les Noirs et les Mulâtres pour mener à bien la Révolution anti-esclavagiste de Saint-Domingue, et comme le font aujourd’hui les classes politiques des États modernes. L’unité, quant à elle, désigne plutôt l’adhésion d’une majorité à une mesure ou à un projet. Un véritable changement de société exige avant tout cette unité patriotique autour des valeurs universelles et républicaines. Cela commence par le respect des lois, tant par les dirigeants de l’État que par les citoyens. Malheureusement, ce qui constitue le mal et l’exception dans les institutions des États occidentaux capitalistes ou d’autres pays en développement est devenu la règle en Haïti. Sinon, comment expliquer qu’un gouvernement de facto, à savoir le Conseil présidentiel de transition (CPT), puisse signer un contrat avec une entreprise étrangère et accepter de lui livrer, dans le plus grand secret, le contrôle fiscal et la sécurité intérieure du pays, sans même avoir la décence d’en informer la nation ?
Le budget de l’État au service du pouvoir Exécutif
Le premier objectif d’un État est de créer des conditions de vie dignes pour tous les citoyens. Or, nos dirigeants, on le sait, ont trop souvent tendance à jouir des privilèges que le pouvoir les accorde. Quant à l’Exécutif, il vit nettement au-dessus des moyens du pays, dans le mépris de l’intérêt général. Une grande partie de nos difficultés en matière de développement économique et social tient à la gestion du budget national. Environ 90 % de celui-ci sont consacrés au fonctionnement de l’administration publique, dont 60 % au seul fonctionnement administratif de l’Exécutif. À peine 10 % sont alloués aux projets sociaux.
Pour illustrer ce déséquilibre budgétaire, rappelons qu’à peine installé, Leslie Voltaire avait affirmé que la première mesure du CPT était de remplacer le parc automobile utilisé par Ariel Henry, jugé vieillissant. Avec 60 % du budget national à sa disposition, le CPT pouvait manifestement se permettre une telle largesse. Dans le même ordre d’idées, comment expliquer que le président du Conseil électoral provisoire dispose, à lui seul et en toute légalité, de quatre véhicules de fonction tout-terrain ? Des privilèges encore plus exorbitants sont accordés aux ministres du gouvernement. Pendant ce temps, les routes sont défoncées et les paysans ont du mal à acheminer leurs produits vers les marchés, faute d’infrastructures routières.
Par ailleurs, l’opinion publique ne cesse de dénoncer les nombreux chèques zombies, c’est-à-dire de nombreux emplois fictifs, ainsi que la présence de personnes qui perçoivent un salaire pour leur simple présence dans un bureau public, alors même que le travail ne manque pas dans l’administration publique. Dès lors qu’il s’agit d’une pratique généralisée, devenue un véritable fait social total, on mesure toute la nocivité du modèle d’État paternaliste made in Haïti : une fonction publique minée par l’incompétence et par les privilèges octroyés aux hauts fonctionnaires.
Quelle forme d’Etat pour la nation ?
À la rigueur, nous dirions même que les débats idéologiques visant à chercher comment nourrir un peuple qui a faim ne sont pas nécessaires. Pour un peuple qui aspire à un changement de système social et politique, il faudrait passer de cet État paternaliste, inégalitaire, faible, corrompu, violent et mafieux à une forme d’État consensuel respectant le suffrage universel, la laïcité, la justice, la transparence et le partage. Un vaste chantier pour une nation - toutes couches sociales confondues - qui n’a pas rompu, dans son intériorité, avec les stigmates du système esclavagiste. D’autant plus qu’elle doit se protéger contre les bandits armés et affronter les oligarques qui contrôlent le pays de connivence avec les institutions financières et politiques internationales.
Il n’existe dans le monde que trois principaux modèles d’État : le parlementarisme libéral, le socialisme d’État, auxquels on peut ajouter la monarchie parlementaire. Prétendre pouvoir inventer pour Haïti un autre système étatique en dehors de ces trois modèles reconnus est une utopie susceptible de nourrir encore plus d’ambiguïtés et d’incertitudes dans l’esprit de la population haïtienne. L’heure est aux urgences du possible : une réforme constitutionnelle destinée à rééquilibrer le pouvoir entre le Législatif et l’Exécutif afin de remédier aux dysfonctionnements, à la corruption et au chantage qu’entretiennent les trois pouvoirs de l’État. Dans les débats constitutionnels qui dominent aujourd’hui la scène politique, certaines réformes préconisent de substituer au régime parlementaire institué par la Constitution de 1987 un régime présidentiel assimilable à une forme de « dictature démocratique », réputée mieux correspondre à la culture paternaliste haïtienne.
Toutefois, le plus important, après la stabilité de l’État, est de pouvoir tracer une voie politique et économique à l’intérieur même du système capitaliste. L’accuser de « péché mortel » attire sa foudre contre l’accusateur, et c’est la nation qui en paie le prix. Car la corruption et les privilèges insensés sont, de loin, plus mortels pour Haïti face aux monopoles oligarchiques et aux contraintes financières internationales. Ce sont là, les maux qui condamnent le pays au recul et appauvrissent tout un peuple. L’État doit être en mesure de mettre fin à la corruption et aux privilèges excessifs que s’accordent les hauts fonctionnaires, de même qu’aux bakchichs régulièrement exigés par des politiciens véreux des investisseurs étrangers qui souhaitent s’établir en Haïti.
La transparence dans la gestion de l’État est la meilleure méthode pour prévenir, détecter et combattre les dérives administratives, afin de les limiter et, à terme, de les éliminer. À partir du moment où les négociations commerciales stratégiques internationales ne relèvent plus du secret d’État, les dirigeants doivent faire de la transparence leur cheval de bataille, afin de réduire les tentatives de corruption et d’établir l’État de droit ainsi que la confiance citoyenne. Ce sont d’abord ces valeurs qui permettent à un gouvernement de construire son rapport de force, tant à l’intérieur du pays qu’à l’international.
Depuis la fin de l’État capitaliste duvaliériste, Haïti a choisi d’importer sa consommation, comme le souligne l’économiste Etzer Emile. Garantir les moyens de subsistance alimentaire constitue, pour l’État, à la fois une obligation et une priorité de développement à moyen terme. Une telle ambition ne sera aisée ni pour un État faible ni pour un chef d’État dépourvu de vision. Il faudra intégrer à ce projet les oligarques qui monopolisent les importations haïtiennes, tout en générant peu d’emplois. L’État devra également se montrer suffisamment ferme à l’égard de ceux qui refuseront de se conformer aux nouvelles règles du jeu. À cet égard, Haïti pourrait accomplir un grand bond en avant en mettant en œuvre un vaste programme de développement agricole et agro-industriel à l’échelle nationale, lequel contribuerait à l’émergence d’une classe ouvrière dynamique. Or, sans classe ouvrière, il sera impossible de s’intégrer pleinement au système capitaliste.
À ce moment-là, l’État pourrait envisager de reprendre la structure du lakou que nous avons connue jadis. Revue et modernisée, elle permettrait de désengorger Port-au-Prince, voire d’autres grandes villes du pays, en aménageant des espaces agricoles dans un cadre juridique situé hors des centres urbains. Cela suppose nécessairement des investissements dans les secteurs de l’énergie, du logement pour les ouvriers agricoles et des infrastructures routières, afin de faciliter la circulation des marchandises à travers le territoire. Même le reboisement de l’espace national peut être réalisé à moindres frais, pour peu qu’un gouvernement ait la volonté et l’intelligence de susciter un mouvement citoyen national en ce sens.. Les principaux obstacles demeureront la corruption, les privilèges et la complicité néfaste de la communauté internationale avec des dirigeants malhonnêtes, autant de problèmes qu’il nous faudrait surmonter par le dialogue ou par des décisions fortes.
Face à la communauté internationale
Nous savons que le Blan a souvent placé à la tête de l’État, en Haïti, celui qu’il voulait. Pourtant, nos premiers problèmes ne viennent pas de lui. Ce n’est ni l’Oncle Sam, ni l’Organisation des États américains, ni la Caricom qui nous obligent à mal utiliser le budget de l’État, ni à détourner les fonds destinés au développement économique et social.
Lorsqu’ils sont dans l’opposition, les politiciens haïtiens recourent régulièrement à des envolées nationalistes démagogiques pour dénoncer les institutions politiques et financières internationales comme responsables de presque tous les problèmes de la République d’Haïti. Cette conjuration ne mènera à rien. Les tenants du système capitaliste international n’ont pas d’états d’âme. Ils sont insensibles à la morale comme à l’intimidation de leaders politiques divisés d’un pays en mal de développement comme le nôtre. Ils disposent de la puissance militaire, institutionnelle, financière et propagandiste pour agir et punir, s’ils le décident. C’est la raison pour laquelle l’idée de faire une révolution socialiste d’État pour venir en aide aux plus démunis en Haïti n’est pas envisageable dans le contexte géopolitique et économique actuel. Il est presque impossible pour Haïti d’instaurer un gouvernement qui dénonce le capitalisme et l’impérialisme, puisque l’Oncle Sam tient à ce que l’Amérique appartienne aux États-Unis. On vient de le voir avec l’enlèvement du président vénézuélien Maduro sur ordre de Donald Trump. Le capitalisme ne laisse aux pays dominés qu’une marge de manœuvre limitée. Cependant, selon les rapports de force et les tendances de l’opinion publique du moment, il demeure possible d’aller au-delà de cette limite et de s’affranchir des desiderata du Département d’État et des institutions financières internationales. Encore faudrait-il, pour y parvenir, une volonté unitaire de la classe politique ainsi qu’une réelle intelligence stratégique. Pour la stabilité de la République, et face à la toute-puissance impérialiste des États-Unis, il n’y a que la voie du dialogue, des négociations globales et de la transparence pour entreprendre des projets élaborés avec les investisseurs nationaux et étrangers.
Il est en effet temps que le pays parvienne à une unité nationale républicaine et qu’il entre de plain-pied dans la modernité. Cela n’est possible que dans le strict respect des lois que la société s’est données. Ce sont là des règles démocratiques universelles, valables pour tous les États du monde.
Sergo Alexis
